Le Nemo
Boulevard Schuman, Nantes. Par Jibi44 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0

Entre voie passante et voie de faits. Zoom sur le boulevard Schuman, Nantes

Elles se font lointaines, et lascivement se rapprochent de manière stridente. Sur le son cyclique des sirènes, les néons bleus réfléchissent et viennent s’éclater, de part et d’autres sur les façades et les platanes environnants. Les visages des passants, tout juste remis d’une nuit d’ivresse, se retournent, se détournent et se figent au passage des voitures de police. Dans un souffle retenu, l’atmosphère se glace. Schuman blêmit.

Boulevard Schuman, au numéro 55

Nantes, 21 avril, 11 heures 20. Le soleil n’est toujours pas dans l’axe. Le 55 boulevard Schuman devient célèbre, malgré lui. Depuis ce matin de 2011, l’agitation et les odeurs de putréfaction, encore en mémoire, ne cessent de hanter la communauté nantaise. Depuis 9 ans, il est devenu impossible d’effacer les regards livides et interloqués à l’évocation de cette large allée. Le quintuple meurtre d’Agnès, Arthur, Thomas, Anne et Benoît Dupont De Ligonnès continue de faire réagir. Voilà neuf années que le boulevard accueille les plus curieux : enquêteurs, journalistes, touristes avides de réponses, en quête d’images et de représentations. Neuf ans que « La maison de l’horreur » suspend le temps au 55. Neuf ans que le mystère reste entier.

L’effervescence reprend. L’axe qui rejoint la N137 sur la route de Rennes ne tarît pas de klaxons et de mouvements. De l’arrêt Américains à Forêt, des flots d’étudiants et de familles attendent leur tour pour sommer le chauffeur de s’arrêter. Peut-être en profiteront-ils pour faire une échappée dans les parcs voisins, du Pont du Cens et de la Gaudinière. Peut-être rentreront-ils dans ces appartements arborant la voie passante, ou dans ces maisons bourgeoises que cette artère entretient. Les derniers rayons de soleil illuminent de justesse les moulures et les façades. À première vue, il serait presque difficile d’envisager le drame qui s’est produit ici, quelques années plus tôt, dans ce boulevard « bon sous tout rapport ».

Jaune, vert et sang

La nuit s’abat petit à petit et Schuman donne de la voix. Les quelques épiceries – peu nombreuses dans le coin- encore ouvertes, ferment leur grille. Sous les jeux d’ombres grandissant, de longues jambes dévêtues se distillent aux côtés des platanes. Les jeux d’argent sont monnaie courante par ici.

À l’étage d’un appartement, les paquets de chips explosent à leur tour. Les bières se dénudent et les capsules tombent à terre. Ça rigole tout autour, sur le tempo donné par les basses d’une enceinte fatiguée. La senteur du houblon n’a pas dit son dernier mot. Alors, commencent les sourires en coin et les sombres blagues devenus lot quotidien des Nantais et des habitants du boulevard. Le déclencheur logique peut être un prénom ou une race de chien : celui de Xavier ou de ses Labradors. Il est devenu habituel de réagir à cette référence aux canidés, enterrés sous la terrasse, avec la famille de Xavier Dupont De Ligonnès.

Décontraction, cynisme et humour nantais, à toute épreuve. Rire de tout ? Pas spécialement. Surmonter une épreuve par le collectif ? Pourquoi ne pas essayer. La télé est allumée, et au loin, dans les gradins de la Beaujoire retentit l’hymne assumé « Allez Xavier, De Ligonnès… », chanté en cœur par les supporters du FC Nantes, emportés par la foule. À Nantes, ce crime, qui ne laisse personne de marbre, devient histoire commune et vocalises d’un nombre. Devant l’horreur et l’absence de réponse d’un mois d’avril 2011, les habitants de la ville essaient encore de s’approprier ce fait divers, en espoir de résolution.

Entre Schuman, toi et moi

Une fois les masques tombés, les retours de matchs et les lampadaires allumés, les Nantais rentrent chez eux. Terminées les soirées et les blagues folles. Alors, à leur tour, elles sortent. Comme les pions d’un échiquier, les princesses de la nuit prennent d’assaut Schuman. Démanteler un réseau de proxénètes n’a pas suffit pour arrêter le trafic ambiant qui se jouent dans ces rues, sous les fenêtres de nos protagonistes passés. En remontant le boulevard, à pieds ou en voiture, il n’est plus rare de les voir, attendre, sur le bas côté. En haut des appartements pulsant la musique, les habitants, bien que désolés, ne sont pas plus choqués de les voir déambuler. Les sirènes et les néons bleus ne sont jamais bien loin. Boulevard Schuman, vraie table de jeux, s’apaise. Les lumières se taisent et emportent avec elles les histoires de Xavier, maître de la parade, celles de spectateurs médusés et de ces reines esseulées.

Marie Le Seac'h

Marie Le Seac'h

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