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tatouage bras

Le tatouage : ce petit détail intradermique fait-il toujours autant débat ?

Sous toutes ses formes, le tatouage a toujours questionné d’un point de vue moral : perçu par les uns comme un manque de sérieux ou même un trouble de la personnalité, il est aussi symbole de liberté et d’affranchissement pour d’autres. Si la société semble donc se diviser sur ce sujet, on remarque tout de même, ces 15 dernières années, un changement radical des mœurs concernant les tatouages. Alors, qu’en est-il véritablement ?

Le tatouage comme symbole vertueux

Retracer l’histoire du tatouage n’est pas une mince affaire, à vrai dire, peu d’historiens ou d’anthropologues ont consacré leurs travaux au tatouage. Ce que l’on sait, c’est que la découverte archéologique la plus ancienne le concernant date de 3500 ans av. JC. Il s’agit d’Ötzi, un chasseur néolithique retrouvé dans les alpes italo-autrichiennes en 1991. D’après l’étude de sa momie, les chercheurs constatent que les 50 tatouages sur son corps, sous forme de traits et croix, se situent tous au niveau des articulations. Leur travail les mènera à penser qu’il s’agit de tatouages thérapeutiques et curatifs contre l’arthrose. Cette découverte nous rappelle à quel point les pratiques actuelles existaient déjà des milliers d’années auparavant.

©South Tyrol Museum of Archaeology

Les quelques autres études sur le sujet mènent, quant à elles, au constat suivant : toutes les cultures ont intégré le tatouage dans leurs pratiques, seuls leur rôle et leur utilité variaient. Dans la culture polynésienne, le tatouage est un symbole de protection. En Asie, en revanche, c’est un marqueur social, d’identification à un groupe (les yakuzas par exemple). En Egypte, le tatouage était, quant à lui, souvent réservé aux individus se situant en haut de la hiérarchie. C’est au fur et à mesure du temps, et surtout lors du XVIIIe siècle, au moment des grandes découvertes, que le tatouage se popularise à l’échelle internationale. De nombreux marins se réapproprient le tatouage polynésien nommé « tatau » (le nom moderne découlant de là), et ainsi, lors des longues traversées en mer, ils s’occupaient en se marquant la peau avec les souvenirs de leurs aventures.

D’un point de vue religieux, la majorité du temps, le tatouage est perçu comme un acte de désacralisation du corps. Ainsi, dans l’Islam par exemple, le tatouage apporte la malédiction divine et empêche les ablutions. Seul le henné, en qualité de tatouage éphémère, peut être pratiqué. L’un des moments forts de l’histoire du tatouage c’est également celui des « freaks show » au XIXe, inspirant aujourd’hui beaucoup de personnes entièrement tatouées. Bien qu’à l’époque, l’idée était de s’amuser de la laideur d’un corps tatoué (vision d’autrefois), aujourd’hui, l’originalité est pleinement assumée, voire revendiquée. L’évolution des mœurs ne cesse de modifier notre vision du tatouage.

Quand le tatouage déshumanise

L’histoire ne s’arrête pas là, et en réalité, même son début est plus complexe qu’il n’y parait. En effet, la pratique du tatouage connait également une histoire bien sombre. Dès l’Antiquité, il permet de distinguer les criminels, les marginaux mais aussi et surtout les esclaves. Cela ne vous rappelle rien ? Durant la seconde guerre mondiale, cette même utilisation du tatouage était effectuée sur toutes les populations persécutées par le régime nazi : les juifs tatoués avec des numéros, les tziganes marqués par la lettre « Z ».. . Ces tatouages évoquaient notamment le sursis pour les futures victimes. D’autant que, comme nous l’expliquions plus tôt, le tatouage dans la religion est un acte irréversible. Dans le judaïsme, il indique une trahison envers Dieu. La vision du tatouage change une fois de plus. Il devient un symbole de déshumanisation et de cruauté. L’acte, comme celui de tatouer un animal, donnait le droit à celui qui tatouait de posséder la vie de l’être tatoué. Il est, à ce moment-là, un marqueur de propriété. Cette perception du tatouage traumatisera de façon évidente une grande partie des générations ayant connu la guerre comme l’explique Annette Wieviorka, spécialiste de la Shoah, dans son ouvrage Auschwitz, 60 ans après . Tout cela devenant tabou pendant plusieurs longues années.

C’est à peu près à cette même période que certaines études ethnologiques exploreront la pratique du dessin intradermique dans les différentes cultures. Ainsi, tout le début du XXe siècle semble marqué par l’idée que le tatouage est un acte cruel et peut prendre un sens provocateur lorsqu’il est désiré par un individu.

©Istock / Claudiad

À contre-courant

1960-1970. Début d’un mouvement social qui prend de l’ampleur à vitesse grand V : Mai 68, rébellion et protestation. Avec ce bouleversement politique, s’accompagne une mentalité dissidente. C’est notamment en Angleterre et aux Etats-Unis qu’un concept voit le jour, celui du « mauvais garçon ». Cet esprit naissant fonctionne comme une révolte par le style. C’est en s’émancipant de la norme imposée, que les individus de ce genre (punks, bikers, rockers) cultivent leur indépendance. Contrairement à l’image que renvoyait le tatouage quelques années auparavant, celui-ci revient en force avec une nouvelle représentation dans la sphère sociale.

Dorénavant, le tatouage s’inscrit comme le symbole absolu de l’indocilité et de la modernité, tout en exprimant la volonté d’être en marge de la société conventionnelle. De façon inattendue, la personne tatouée n’était plus celle qui était prisonnière du système, mais bien celle qui s’en affranchissait. En réponse à cette marginalité, certaines personnes appartenant aux générations précédentes considéreront les individus tatoués comme des voyous peu fréquentables, dont il faut se méfier. Liliane, retraitée de 71 ans se souvient : « Dans les années 70, on sentait bien que le tatouage se popularisait mais c’était pas toujours bien vu, ça faisait délinquant, ça faisait mal propre ».

©1000 Tattoos – Taschen

Dans le doute, moi , j’ai toujours tendance à cacher mes tatouages et mes piercings parce que je sais comment les générations de nos parents et grands-parents peuvent s’arrêter à ce genre de détails.

Mathilde, jeune étudiante

Bien que le nombre de personnes tatouées restait tout de même assez bas à cette époque, les problématiques, dans notre société plus ouverte à ce sujet, restent encore plus ou moins similaires, principalement dans le monde du travail. On observe une nette amélioration du point de vue de la tolérance vis-à-vis des tatouages mais, comme en témoigne Mathilde, jeune étudiante de 23 ans : « Je pense que les préjudices existent toujours mais quand même beaucoup moins ces dix dernières années. Dans le doute, moi, j’ai toujours tendance à cacher mes tatouages et mes piercings parce que je sais comment les générations de nos parents et grands-parents peuvent s’arrêter à ce genre de détails, j’ai toujours choisi l’emplacement de mes tatouages en fonction de leur visibilité, je veux vraiment pas que ça m’empêche d’accéder à une opportunité d’embauche». À noter que 77% des tatoués l’ont fait sur des parties non-visibles comme le souligne l’étude menée par l’IFOP (Institut français d’opinion publique) en 2018. Le témoignage de Mathilde montre bien à quel point le tabou d’un corps tatoué est encore très présent, même de façon inconsciente. Faisant pourtant partie d’une génération très décomplexée sur cette question, la jeune étudiante continue d’appréhender le jugement des générations qui précèdent la sienne.

Mais pourtant, ses parents faisaient sans doute partie de ces jeunes des années 70, un peu rebelles, qu’en pensent-ils vraiment ?

Sophie, 53 ans se rappelle : « À l’époque il n’y avait pas tellement de personnes tatouées, ou si on le faisait, c’était avec des amis, en cachette, et le résultat c’est qu’on finissait avec des tatouages super laids. Je pense que beaucoup de personnes de ma génération regrettent leurs tatouages, c’est aussi pour ça qu’on met en garde nos enfants». Donc le tatouage, fondamentalement, ne pose pas de problème, c’est plus son caractère irréversible qui gêne. Mais, en quoi cela est-il dérangeant dans le milieu professionnel ? Jérôme, 32 ans, est tatoueur depuis une dizaine d’années, il nous détaille les types de profil qu’il a reçu au cours de sa carrière. Bien que la majorité des clients soit des jeunes, il distingue aussi quelques profils intéressants et marquants, en particulier une femme qu’il a tatoué il y a environ six ans. Jérôme raconte avoir tatoué une cheffe d’entreprise qui avait attendu son ascension professionnelle avant de sauter le pas pour se faire tatouer. La raison est simple : elle ne voulait pas être stigmatisée et s’offrait donc le tatouage de ses rêves maintenant, puisqu’elle n’avait plus rien à prouver. Cette anecdote, vous parait peut-être amusante, mais elle dépeint aussi l’état du monde professionnel. Malgré tout, cette discrimination envers les personnes tatouées diminue drastiquement. En France, on compte plus de 20% de tatoués à ce jour. En à peine vingt ans, les studios de tatouages passent d’une quinzaine à plus de 4000 aujourd’hui. D’où l’importance d’encadrer au mieux cette pratique. C’est pour cela que la santé publique, dès les années 70, soit au début de la tendance, imposera des normes hygiéniques dans les salons.

Le tatouage, un atout ?

Le profil d’une personne tatouée me séduit plus.

Cyril, éducateur spécialisé et tatoué

Et aujourd’hui, très concrètement, le tatouage est-il toujours aussi préjudiciable ? Bien sûr que non. Et tout le monde le remarque aisément. C’est notamment au cours d’un entretien avec Cyril, 43 ans, qu’une question se pose : le tatouage ne deviendrait-il pas un atout ? Cyril s’exprime ainsi : « Si je m’imagine un instant être employeur et que deux personnes postulent pour moi, que l’une a le CV idéal mais qu’elle est tatouée et que l’autre convient moins au poste, je prends la personne tatouée sans hésiter. Au-delà d’être compétente, je pense que je me dirais aussi que la personne est sans doute plus impliquée et passionnée dans la vie, à tel point qu’elle en vient à se marquer la peau. Finalement, le profil d’une personne tatouée me séduit plus, j’imagine que ça donne l’impression que la personne est plus profonde et plus audacieuse. Du moins tu te dis que la personne cherche à se connaitre ». Incroyable revirement de situation qu’est ce témoignage. Comment, en vingt ans, le regard sur le tatouage a pu évoluer au point d’en faire un atout social voire professionnel ? Le tatoué aujourd’hui, incarnerait-il vraiment le profil rassurant ?

On sait que les individus s’imitent sans cesse les uns les autres, on sait également que l’individu lambda aura toujours tendance à se réfugier dans ce qui plait à la majorité, alors, être tatoué serait-il devenu la norme ? Lorsque l’on se penche sur l’avis global de la population face à cette question, on comprend rapidement que le tatoué attire la sympathie. En d’autres termes, lorsqu’une personne est tatouée, elle nous apparait plus intéressante, le côté underground peut même donner l’impression que c’est une personne de goût, qui écoute de la bonne musique, qui a de bons contacts. Et à ce moment précis, lorsque l’on repense aux années 70 et au profil du filou impulsif, on se dit que le tatoué moderne est presque tout l’inverse. Aujourd’hui, l’originalité, c’est de ne pas être tatoué.

C’est devenu banal, alors je le ferai sûrement pas.

Éric, artisan maçon

Éric, 59 ans, explique : « J’ai toujours voulu me faire tatouer mais je vois bien que c’est devenu banal, alors je le ferai sûrement pas. J’aime pas non plus l’idée que tout le monde se fasse le même tatouage. Par exemple les papillons, les tatouages tribaux ou je ne sais pas. Puis alors utiliser des symboles d’une autre culture, souvent sacrés, j’arrive pas à adhérer ». Ce que Eric exprime c’est une lassitude face à cette tendance. Le fait même de se tatouer le rebute car il n’y voit plus rien de personnel aujourd’hui.

©Unsplash

Susie, 26 ans, est, pour les mêmes raisons qu’Éric, en opposition avec l’idée de se faire tatouer mais y voit tout de même des avantages : « Le tatouage c’est plus du tout extraordinaire. Après grâce à sa banalisation, ça permet de plus trop se mettre la pression quand tu cherches un travail. En fait, maintenant c’est totalement normal d’avoir des tatouages, on aurait presque plus tendance à questionner quelqu’un qui n’en a pas ».

Effectivement, bien que comme le rapporte l’IFOP dans son étude, 83% des français pensent que le tatouage peut être un frein dans le monde du travail, il n’en reste pas moins que ce chiffre ne se fie qu’au pressentiment, non pas au fait.

En réalité, notre représentation du tatouage à l’heure actuelle indique un changement symptomatique de notre rapport au corps. Et pour beaucoup d’individus, c’est une révolution. Le tatoué met en scène son existence afin d’y trouver plus de sens. Alors, finalement, le tatouage n’est-il pas en quelque sorte une nouvelle religion dont nous en serions chacun le Dieu ?

Nina Grandjean

Nina Grandjean

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