Le Nemo
©Lianhao Qu

Entretien avec une voleuse à l’étalage

Curieux de comprendre le point de vue d’une personne aussi singulière qu’Éloïse, le Nemo a souhaité la questionner à propos de son goût pour le vol à l’étalage. D’où vient-il ? Quels éléments de sa vie l’ont poussée à remettre en question sa morale ? Par ailleurs, puisqu’il s’agit d’un sujet tout de même tabou, Éloïse n’a accepté de donner que son prénom. Assumant globalement ses actes, elle reste tout de même consciente que le sujet est assez inédit dans un média.

Le Nemo : Le vol est un sujet sensible, cependant tu sembles n’avoir aucun tabou le concernant. Comment en es-tu venue à banaliser à ce point le vol ?

Éloïse : Alors déjà, il faut savoir que j’ai reçu une éducation tout à fait normale, avec des principes moraux classiques : ne pas mentir, ne pas voler, ne pas insulter… J’ai aussi fait des études en sciences sociales jusqu’au master. Dans l’idée, je suis une jeune femme de 25 ans, qui vit dans une grande ville, qui aime lire, regarder des films et peindre. Rien de très original en somme. Mais c’est vrai que depuis l’adolescence, je cultive une forme de dissidence, je pense que ça vient de mon rejet de la vie d’adulte. En fait, j’ai eu un déclic en voyant les contradictions de ceux qui voulaient m’inculquer de bonnes valeurs. J’ai pris conscience que les adultes mentaient, avaient des intérêts et dans une certaine mesure, volaient aussi : la CAF et les assurances par exemple. Et à partir de ce moment-là, j’ai décidé de baiser le système dès que je le pouvais.


« Au début c’était une façon pour moi d’être rebelle et vindicative face à l’attitude que la société attendait de moi. »

En bref, tout ce qu’on m’inculquait depuis l’enfance, à savoir le mérite et la bonne conduite, je l’ai complétement remis en question. J’ai aussi été influencée par des lectures, déjà depuis que je suis petite la figure de Robin des bois m’a toujours inspiré, ce côté voleur et pourtant si juste. Il y a aussi eu Albert Camus et son mythe de Sisyphe. Ça a changé pas mal de choses chez moi, d’un point de vue philosophique. J’ai réalisé avec ce livre que le monde tel qu’on l’a construit n’était qu’une illusion, un concept absurde et ça m’a fait prendre du recul. Avec tous ces fondements moraux que j’ai remis en question à l’adolescence, j’ai donc commencé à voler. Au début, c’était une façon pour moi d’être rebelle et vindicative face à l’attitude que la société attendait de moi. Mais dix ans après, je le fais encore. C’est ancré dans mon quotidien.

De façon plus concrète, que t’apporte le vol dans la vie de tous les jours ?

Trop de choses. Premièrement, un confort que je n’aurais pas si je ne volais pas. C’est-à-dire que ça m’évite beaucoup de dépenses, que ce soit pour des choses qui me font plaisir, comme pour des achats alimentaires.


« Le vol me permet de vivre, au-delà du vital. »

Actuellement, je suis en recherche d’emploi et je ne veux pas être vendeuse chez H&M, avec un bac +5, ce n’est pas le projet. J’ai fait ma demande de RSA, mais ça traîne. En bref, sur le plan économique je suis à 270 euros d’allocations par mois avec un loyer de 500 euros, des charges à payer et surtout, une vie à faire. Le vol c’est même plus une option à ce stade, ça devient juste une nécessité. Mais en soi, même avec un SMIC je ne serais pas satisfaite, pour moi c’est du foutage de gueule. Le vol me permet de vivre, au-delà du vital. De vivre en faisant autre chose que manger, dormir et travailler. La plupart de ce que je vole c’est pour le plaisir, c’est-à-dire des fringues, des bijoux, des trucs futiles et superficiels, mais qui me font kiffer. Et à chaque fois, c’est comme si je reprenais un peu du pouvoir qu’on m’a pris. Je veux plus avoir à renoncer aux choses qui me font du bien. Je veux plus avoir à faire de choix entre faire une soirée raclette avec mon copain ou m’acheter un livre. Alors je fais les deux, en volant.

Et dans ton entourage, ils en pensent quoi de tout ça ?

Clairement, la plupart ne cautionnent pas. Certains tentent même de me raisonner, plus par peur des représailles d’un point de vue pénal que par jugement moral. Je pense aussi que quelques-uns imaginent que je suis malade, peut-être kleptomane, je ne sais pas. Et je me le suis moi-même déjà demandé. Mais non, je n’ai pas de besoin compulsif d’acquérir des objets. Après c’est vrai que j’ai quand même une énorme satisfaction quand je ressors d’une session de vol avec mon t-shirt Zadig et Voltaire à 80 euros sous le manteau, là je m’allume une clope et c’est la meilleure de ma vie. Mais c’est juste la complaisance de me dire que j’ai sans doute nui au bénéfice d’un grand groupe capitaliste. L’idée ce n’est pas d’être un parasite pour les personnes qui travaillent là-bas, vraiment pas. Le vigile, les vendeurs, tous les employés, je les respecte, et c’est souvent sur ce point-là que les gens me jugent. En fait, ils pensent que je suis juste une petite conne qui n’a aucune morale. Sauf qu’on sait tous que celui que ça emmerde le plus, c’est le patron. Et ça, ça me fait plaisir.


« Ça arrive même que des potes me demandent de voler des trucs pour eux […]. Je serai seule face à Dieu, en somme. »

Je ne m’endors jamais avec de la culpabilité, désolée de le dire. Je pense que beaucoup de personnes susceptibles de me critiquer parce que je vole sont aussi un peu hypocrites. Je prends l’exemple de mon copain. Quand on s’est rencontrés et que je lui ai dit que je volais, il m’a jugé, il trouvait ça immoral. Mais finalement, je me suis rendu compte qu’il avait juste peur, rien à voir avec une quelconque conscience morale. Cas de figure typique : quand on est au Leclerc et qu’il y a 10 euros en moins sur le ticket de caisse, il ne se plaint pas. Après il ne vole pas pour autant. D’ailleurs ça arrive même que des potes me demandent de voler des trucs pour eux mais ils gardent bien leur conscience en se disant que l’acte de voler c’est moi qui l’exécute. Je serai seule face à Dieu, en somme. Après ça me donne juste l’impression d’être la plus courageuse, donc ça me va.

Tu expliques que tu n’as aucun remord après un vol. Comment t’assures-tu qu’il n’y ait aucune répercussions sur les employés dont tu parles ?

C’est souvent la question-piège ça. Évidemment que j’ai conscience que voler serait mal dans la mesure où les employés d’une entreprise en pâtiraient. Mais je pense surtout qu’on nous met en tête que voler c’est quelque chose d’égoïste et d’irrespectueux envers les personnes qui s’acharnent au travail, tout ça pour qu’on se tire dans les pattes. Sauf qu’en vérité, ça sert juste à camoufler les véritables intérêts des grands patrons pour les bénéfices. Déjà, je tiens à dire que je ne vole jamais les petits artisans ou les petites boutiques. La totalité de mes vols s’effectuent dans les grands magasins, souvent des grandes marques. C’est vraiment difficile d’être rongée par le remords dans ce cas-là. Mais j’ai peut-être tort de penser comme ça. J’attends toujours qu’on vienne me convaincre d’arrêter. Enfin, essayer de me faire ressentir de la pitié pour le PDG d’une grande entreprise, c’est peine perdue. Après, j’ai quand même conscience que c’est parce que la plupart des gens restent dans le droit chemin que moi je peux faire ça à côté. Mais c’est comme pour tout, c’est bien parce que plein des gens ne savent pas jouer de la musique qu’un mec qui sait jouer de la guitare paraît stylé.

Pour comprendre un peu plus la pratique du vol en elle-même, peux-tu nous faire le récit d’une session de vol ?

Généralement, je choisis un endroit type : des magasins de fringues connus. Par exemple, chez l’un d’entre eux, dont je tairais le nom, j’ai fait du repérage, j’ai regardé où étaient les caméras, comment était le système de surveillance, tout ce qui est vigile, vérification en cabine, tout ça. Maintenant, je suis habituée, je sais que j’ai juste à prendre des vêtements dans les rayons, retirer les anti-vols discrètement. La plupart du temps, je vais en cabine, je prends cinq, six fringues dont deux ou trois que je compte voler, et je coupe les étiquettes, je les arrache. Faut savoir que dans ce magasin, ils pensent avoir un système compliqué parce qu’il faut passer ton sac devant un truc qui détecte s’il y a des vêtements dedans, mais en vrai, ce n’est même pas fiable, moi je n’ai jamais eu de problème. Ensuite, je ne m’embarrasse même pas à aller payer un truc pour faire genre, je fais juste attention et je sors avec les vêtements comme si je venais de les payer. Pour moi, ça, c’est le vol parfait : je suis rentrée, j’ai pris, je suis partie, sans encombre. Et limite, l’adrénaline que ça m’a procuré rend le vêtement encore plus cool, du coup les objets que je vole, j’ai toujours tendance à les apprécier encore plus. Ils représentent quelque chose quoi.

Illustration d’Éloïse pour le Nemo
Tu penses que tu vas continuer de voler pendant longtemps ? Toute ta vie ?

C’est compliqué. J’aimerais quand même répondre que non. Je veux dire, j’espère qu’un jour j’aurais suffisamment d’argent pour ne plus avoir à voler. Mais à l’heure actuelle, j’en suis au stade où je suis de plus en plus à l’aise avec l’idée de voler, j’ai même pensé à faire des vols en bande organisée, du vrai banditisme ou des cambriolages. Mais évidemment, je me raisonne toujours. J’ai peur d’y prendre goût et de plus avoir de limites.


« […] en 10 ans de vol, j’ai dû économiser pas loin de 4000 euros […] »

En fait je suis tiraillée entre l’idée que le vol m’a permis d’acquérir des choses incroyables et le fait que ça reste quelque chose de perçu comme malhonnête. Il faut quand même se rendre compte qu’en dix ans de vol, j’ai dû économiser pas loin de 4000 euros quoi. Ce n’est pas négligeable. Après, il y a des achats que je n’aurais peut-être pas faits, mais voilà, de façon générale, j’ai une vie plus cool grâce au vol.

Nina Grandjean

Nina Grandjean

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