Le Nemo
Photo Pauline Demange-Dilasser

Le Sillon de Bretagne, les visages d’un quartier

Le mastodonte se voit de loin. Le Sillon de Bretagne était le plus haut immeuble d’Europe lors de sa construction au début des années 70. Les nombreuses rénovations ont changé sa forme dans un but de désenclavement et d’ouverture. De l’extérieur, la vie y semble difficile mais lorsque l’on s’intéresse de plus près au quartier, celui-ci révèle une organisation propre et de véritables solidarités.

Photo Pauline Demange-Dilasser

Dès les années 50 et jusqu’à la fin des années 70, fleurissent en France les habitats sociaux construits à la périphérie des villes en réponse à l’exode rural, et à l’arrivée d’une population immigrée nécessaire à la reconstruction. Ces bâtiments verticaux répondent à la pénurie mais aussi à l’insalubrité des logements de l’époque.

Une vision des quartiers

À Saint-Herblain, le grand bâtiment du Sillon de Bretagne culmine à près de 100 mètres, 123 avec son antenne. Il s’organise autour d’une tour centrale et de trois bâtiments en escalier. Actuellement, près de 3 300 personnes y vivent. Ces 28 étages et près de 780 logements constituent à eux seuls le quartier du Sillon. Les architectes Jean Boquien, Georges Ganuchaud, Jean Maëder et Jean Parois l’ont imaginé comme une véritable ville dans la ville avec logements, crèche, bureau de poste, centre social, centre médical et galerie marchande.

L’idée d’Home-Atlantique et du Toit Coopératif, sociétés d’HLM en charge du projet, était de mixer les catégories sociales et de répondre aux besoins de base par la proximité des commodités. Nadia, 48 ans, y a vécu pendant dix ans, de 1995 à 2005. Arrivée à l’âge de 23 ans avec sa fille d’un an, elle confie avoir eu au début très peur car « le Sillon avait une sale réputation ». Elle raconte : « je me souviens que ma pauvre maman avait pleuré car elle pensait que j’allais me faire égorger dans ma tour ! ». Au RMI (RSA aujourd’hui), mère célibataire, ce n’était pourtant pas une option si elle voulait quitter le Foyer de la Croix-Rouge. Mais son objectif n’était pas de rester au Sillon. Contre toute attente, elle révèle avoir adoré y vivre : « J’y ai rencontré des gens formidables, des filles comme moi, seules avec leurs enfants. La proximité des commerces, les structures culturelles, tout était bien pratique », raconte-elle.

« Je me souviens que ma pauvre maman avait pleuré car elle pensait que j’allais me faire égorger dans ma tour ! »

Nadia, habitante du Sillon de 1995 à 2005
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Isabelle Hermann est animatrice socio-culturelle dans le quartier depuis 2016. Elle s’occupe de l’action globale et des événements organisés à destination des familles au centre socioculturel niché au pied du bâtiment. Elle-même habitante du Sillon en 1987, elle souligne la richesse des infrastructures de l’époque : mur de tennis, pataugeoire, terrain arboré « qui permettait d’être à proximité de la ville tout en étant aussi proche de la nature ». Camélia, 30 ans, y a passé une grande partie de son enfance et de son adolescence, sans pour autant y vivre. Elle se souvient du côté intérieur du bâtiment, « celui qu’on ne voit que quand on entre dans le quartier et c’est dommage parce que c’est le plus beau coté, celui ensoleillé où il y a le terrain de foot et les bancs où les gens se dorent la pilule ». Les trois femmes évoquent des appartements agréables, « très grands, avec des duplex, super bien insonorisés. Les gens y étaient bien et ils ne voulaient pas en partir », affirme Camélia.

Une enclave, mais aussi de la solidarité

La construction de ce type de cités est stoppée dans les années 70 car elles se sont révélées être de véritables enclaves. À l’heure actuelle, soi-disant responsables de violences, de repli identitaire, d’abriter une jeunesse désœuvrée, des trafics en tout genre et un taux de chômage record, les grands ensembles sont vivement critiqués. Mais le géographe Yves Lacoste indique des divergences entre les jugements portés par ceux qui y habitent et les avis émis par ceux qui n’y vivent pas. Les populations, majoritairement précaires et donc souvent exclues des autres espaces de la vie sociale, trouvent ici le sentiment d’avoir en commun des conditions et un lieu de vie. Isabelle Hermann évoque l’entraide et la solidarité entre les habitants dont elle est témoin tous les jours au centre socio-culturel. Elle se souvient également avec émotion d’une voisine du dessous venue l’aider à emménager en 1987 alors qu’elles ne se connaissaient pas.

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Nadia raconte y avoir rencontré des personnes qu’elle côtoie encore aujourd’hui. Camélia décrit une organisation particulière, basée sur la séparation ethnique : « le Sillon «du haut», celui où les tours sont les plus hautes, était plutôt réservé aux noirs et aux Arabes. Au bout du bâtiment, là où c’est moins haut, aux Français blancs et aux personnes des pays de l’est ». Elle brosse également le portrait d’une vie de quartier à l’intérieur même du bâtiment : « une fois que tout le monde était dans sa bonne moitié, c’était hyper familial. Ambiance clichée d’une banlieue : les gamins qui traînent et jouent dehors, les grands frères qui fument et dealent et les parents qui font semblant de ne rien voir quand ils rentrent avec leur baguette de pain de chez Auchan sous le bras ».

« C’était hyper familial. L’ambiance clichée d’une banlieue : les gamins qui traînent et jouent dehors, les grands frères qui fument et dealent et les parents qui font semblant de ne rien voir quand ils rentrent avec leur baguette de pain de chez Auchan sous le bras »

Camelia

Les trois femmes se remémorent les appartements de manière positive mais sont plus dures avec les parties communes. Isabelle Hermann décrit un véritable problème avec les déchets, les dégradations et les jeunes qui zonent dans certains halls. Camélia se souvient des odeurs : « les ascenseurs puaient tout le temps l’urine, la clope, les boissons sucrées collées au sol et dès que tu arrivais à l’étage de ma famille, tu te prenais un gros « vent » d’odeurs de nourriture si c’était midi passé ou de javel si c’était le matin ».

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Les rénovations

Le Sillon a connu des rénovations successives. En 1977, tous les étages au-dessus du 15e ont été transformés en bureaux, des ascenseurs ajoutés, les halls modifiés. La dernière en date, de 2011 à 2014, émane du gestionnaire Harmonie-Habitat qui souhaitait améliorer l’image du quartier en augmentant la qualité de vie, révèle un article du Ouest-France daté de mai 2014. La vie de quartier à la verticale n’est plus d’actualité dans les politiques urbaines, la tour centrale est aujourd’hui entièrement occupée par des bureaux. Les appartements ont été rénovés, l’isolation thermique améliorée avec le remplacement de 4 000 fenêtres en doubles vitrages, la branche la plus longue du bâtiment a été coupée en son milieu pour ouvrir sur le parc et le tramway. Mais ces modifications ne sont pas forcément du goût des habitants. Nadia les déplore : « les rénovations n’ont pas rendu service à la vie du quartier. À mon sens, l’ouverture qui a été voulue a complètement modifié la configuration du Sillon ». Camelia raconte que les personnes qu’elle côtoyait à ce moment ont eu le sentiment de se faire « karcheriser » (lire encadré) lors des rénovations. Elle ajoute que « quand ils ont découpé le bâtiment, tout le monde l’attendait, tout le monde s’en doutait et ça a tourné une page dans l’histoire du Sillon. Les gens, ça les a touchés. On leur changeait leurs habitudes parce qu’on les considérait comme trop « ghetto » alors qu’ils aimaient leur bâtiment ».

Nicolas Sarkozy en juin 2005 avait annoncé vouloir nettoyer au Karcher la cité des 4 000 à la Courneuve après la mort de Sid-Ahmed Hammache, 11 ans, tué d’une balle perdue pendant une rixe. Le terme a depuis largement été repris et intégré au langage courant.

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Aujourd’hui, Nadia trouve que le Sillon s’est beaucoup dégradé : « pratiquement toutes les familles ancrées au Sillon depuis plus de 30 ans, et qui faisaient la vie du quartier, ont été relogées ailleurs. Ce n’est plus du tout la même ambiance ». Isabelle Hermann le décrit comme « un quartier pas facile ». Elle condamne principalement certains jeunes. Mais elle estime y avoir vécu de très belles expériences et avoir de très bons contacts avec les familles malgré les difficultés. Selon elle, celles-ci sont circonscrites à certains halls où « des jeunes stagnent à longueur de journée, dealent et dégradent les locaux ». Les rénovations ont amélioré le bâtiment, l’ont rendu plus « présentable » aux yeux de la ville, mais cela ne règle pas les soucis propres aux grands ensembles et à la très forte densité de population.

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