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L’abolition des peines de prison : « faites sortir l’accusé »

En France, plus de 70 600 personnes sont enfermées dans les 187 établissements pénitentiaires. La surpopulation en cellule, le taux de récidive ou encore la réinsertion difficile posent aujourd’hui question. De leur côté, des courants militants prônent la fin des peines de prison. Le Nemo s’est penché sur l’abolitionnisme du système carcéral.

Prison de Perpignan. Le 18 octobre dernier, un détenu âgé de 40 ans meurt dans des circonstances floues. Ses proches découvrent la terrible nouvelle 23 jours plus tard. L’avocat de la famille s’empare de l’affaire. Cette disparition nous interroge sur les conditions de vie des quelque 70 600 détenus de l’hexagone. La peine de mort est abolie en France depuis 1981, mais des abolitionnistes tendent aujourd’hui vers la fin des peines de prison. En 2018, Emmanuel Macron proposait une profonde refonte du système pénal interdisant par exemple des peines de prisons de moins d’un mois. Cette réforme de la justice a été adoptée en mars 2019.

Ce n’est pas pour autant que les critiques du système carcéral cessent de fuser. Préconisant une autre forme de punition et valorisant la réinsertion, les abolitionnistes ne lâchent pas le morceau. Professeure en justice criminelle à la California State University, Gwenola Ricordeau est une auteure connue pour ses recherches sur les contestations du système carcéral. Elle s’exprime dans un entretien pour En Attendant Nadeau : « L’abolitionnisme ne dit pas : il suffit d’abolir les prisons. Il s’agit surtout de construire un système qui réponde aux besoins des victimes de manière plus efficace que ne le fait aujourd’hui le système pénal. »

Prison : n.m, privation d’aller et venir

Depuis les premières théories abolitionnistes des années 1970, le courant de pensée a peu évolué. Le philosophe Michel Foucault a consacré une grande partie de son travail à la critique du panoptique carcéral. Cette architecture en forme circulaire, avec une tour d’observation centrale, permet ainsi aux surveillants de voir sans être vus. Dans son ouvrage Surveiller et Punir, il dénonce ce modèle de surveillance permanente et du « contrôle social ». Cette architecture n’a pas été un grand succès. Selon l’historien Ivan Jablonka, « les seuls établissements construits sur ce modèle […] ont été marqués par l’insalubrité, les violences et les nombreux cas de suicide ou de folie ».

Car oui, la prison, ce n’est pas que la privation d’aller et venir. Mathilde Robert, avocate au Barreau de Paris nous confie : « à moins d’avoir un tonton en prison, on ne connaît pas les réalités de ce qu’il s’y passe ». Aussi membre de l’A3D (Association des Avocats pour la Défense des Droits des Détenus), elle alerte sur l’état de nos prisons : « Les établissements sont sur-utilisés et donc dégradés. Par exemple, il n’y a pas assez de collecte de déchets. Cela entraine la prolifération des nuisibles, de rats et de punaises de lit ». Les conditions de vie des détenus sont les plus décriées. La surpopulation entraîne des problèmes internes considérables. Et pour preuve, la France a reçu un arrêt de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, le 30 janvier dernier. 32 détenus, issus de plusieurs établissements de France métropolitaine et d’outre-mer, ont saisi la Cour pour traitement inhumain et dégradant. La France a été condamnée à payer 500 000 € à ces 32 personnes.

Pour l’avocate, c’est incontestable : « Il manque cruellement de moyens financiers, humains, de médecins, et de psychologues… Depuis les années 2000, la santé est sortie du giron de l’administration pénitentiaire. C’est donc aux hôpitaux d’envoyer des médecins ! ». Les défenseurs des détenus sont eux-mêmes confrontés aux barreaux de l’administration. Entre des refus de communiquer des documents et des mensonges : le Droit semble avoir du mal à pénétrer ces murs. « On nous met des bâtons dans les roues lorsqu’il s’agit de défendre une personne incarcérée », nous rapporte-t-elle.

« Une bonne prison, ça n’existe pas »

On ne peut pas passer à côté : le taux de récidive reste considérable. Pour les abolitionnistes, la prison est un système qui ne fonctionne pas. Selon l’OIP, l’Observatoire International des Prisons, 63 % des personnes incarcérées seront recondamnés dans les cinq ans. La réinsertion sociale est loin d’être réussie. « Ce n’est pas un lieu de réinsertion, c’est faux. On les exclut. On les infantilise », explique Laurie, journaliste et militante. La co-animatrice de l’émission Midi au mitard sur la radio Prun’ poursuit : « Le système carcéral demande aux détenus d’agir par eux-mêmes, de se prendre en main, de se construire un avenir. Mais on les en empêche. Les initiatives sont interdites. Le suivi psychologique est pauvre. Et pour exemple, la violence de ce type est telle que nombreux sont les ex-détenus étant en incapacité d’ouvrir une porte dans la vie quotidienne. Une bonne prison, ça n’existe pas. »

« L’abolitionnisme ne dit pas : il suffit d’abolir les prisons. Il s’agit surtout de construire un système qui réponde aux besoins des victimes de manière plus efficace que ne le fait aujourd’hui le système pénal. »

Gwenola Ricordeau, Professeure en Justice Criminelle

Malgré les faits, il semblerait qu’aucune structure n’ait été inventée pour remplacer le modèle actuel. Il existe des prisons « alternatives », dites ouvertes. Deux établissements de la sorte existent en France. Ces modèles viennent des pays nordiques comme le Danemark (au taux d’incarcérations le plus faible du monde). Le concept : enfermés dans leur cellule de 21 heures à 7 heures, les détenus ont un travail (au sein de l’établissement), suivent une formation, ont du temps libre au cours de la journée. La responsabilisation est en quelque sorte la devise de ces prisons ouvertes. Pour les abolitionnistes, ces structures ne résolvent pas le problème fondamental : « La privation de liberté est une atteinte à la dignité de la personne, cela reste une humiliation », avoue Mathilde Robert, avocate. « Nous ne sommes pas encore prêts à faire évoluer la peine carcérale. Nous sommes encore au stade où l’on a besoin d’une dimension punitive. Ceci dit, il y a des limites à l’abolitionnisme car, bien sûr, heureusement que des terroristes ou criminels ne courent pas les rues. Mais ils ne représentent qu’un faible pourcentage des personnes incarcérées. »

Pas de Liberté, mais des droits

Comme tout citoyen, les condamnés sont protégés par des droits pendant leur peine. Conserver une vie familiale en est un (droit au mariage, autorité parentale, maternité, permission de sortie), comme le droit de vote, l’accès à la santé, ou encore le droit à l’information. Il est en revanche ardu de les faire valoir une fois passé derrière les barreaux. Selon plusieurs témoignages, il est difficile pour un détenu de demander un recours. La méconnaissance du Droit, une administration pénitentiaire et des tribunaux débordés ralentissent, voire empêchent, la bonne tenue d’une procédure. Un « détail » échappe d’ailleurs à la protection des personnes incarcérées : le code du travail n’est pas appliqué, en détention.

Infographie : situation des droits du travail des détenus en France. Source : OIP

L’opinion publique pas convaincue

Selon un sondage de l’IFOP commandé par la Fondation Jean-Jaurès en 2018, les Français ont « un désir de fermeté et un attachement à la dimension punitive du milieu carcéral ». En chiffres, près de 50 % des interrogés pensent que la prison doit être un lieu de privation de liberté. En 2000, ils n’étaient environ que 20 % à partager cet avis. Le climat politique actuel sous tensions (terrorisme, montée de l’extrémisme) semble aussi influencer une opinion publique réticente. Faute aussi à un mythe. Celui véhiculé dans les séries US où les plus grands criminels, dealers et gangs vêtus d’uniformes orange peuplent les cellules. La situation réelle en cette année 2020, en France, est tout de même différente. Selon l’OIP, environ 20 % des détenus sont incarcérés pour viols ou homicides. La grande majorité restante purge une peine pour vols, trafic de stupéfiants ou encore infractions routières.

« A moins d’avoir un tonton en prison, on ne connait pas la réalité de ce qu’il s’y passe. »

Mathilde Robert, Avocate au Barreau de Paris

La situation sanitaire actuelle durcit d’autant plus les conditions de vie des pénitenciers. Selon le média Prison Insider, les règles changent d’un établissement à l’autre. Pour exemple, à la fin octobre, les masques n’étaient pas obligatoires dans tous centres ou en distribution insuffisante. L’administration reste ferme sur un point : les activités (travail, sport, ateliers, formations) seront suspendues si trois cas ou plus sont détectés dans un établissement. D’après l’OIP, les détenus passent en moyenne vingt-deux heures par jour dans leur cellule, en temps normal.

Cela fait-il partie de la peine ? Être incarcéré semble synonyme d’être effacé de la société. Un tabou vaporeux flotte au-dessus des questions carcérales. Selon Laurie, journaliste pour Prun’, « il y a une réticence dans les rédactions de presse généraliste, à écrire sur la prison. Ce n’est pas très “sexy” car ça soulève de graves problèmes politiques et sujets de société ». La militante ajoute tout de même que les médias traditionnels commencent à s’intéresser aux conditions d’incarcération depuis une dizaine d’années. Mais la parole reste, selon elle, moindre. Nombreuses sont les associations, comme le Genepi, par exemple, qui tentent de sensibiliser et d’agir auprès des détenus. L’entrée des questions carcérales dans le débat public prend du temps, tant la tâche est lourde.

Marie Thomazic

Marie Thomazic

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