Le Nemo
Campagne de sensibilisation menée par le collectif Gang du clito - Crédit : @gangduclito / Julia Pietri

Sexualité : une révolution made in Instagram

La sexualité, et particulièrement le plaisir féminin, étaient jusqu’à récemment des sujets peu ou mal traités. Dans les médias, le sexe n’était utilisé que comme appât. Depuis 2018, Instagram est utilisé par des militantes pour une éducation sexuelle repensée. Le succès rencontré par ces comptes fait de la sexualité un sujet légitime jusque dans les grands médias. Pour autant, la révolution sexuelle made in Instagram 
rencontre encore quelques limites.

Depuis peu gronde une nouvelle révolution dans le domaine de la sexualité. Consentement, importance du clitoris, inégalités face à l’orgasme, désacralisation de la pénétration, etc., sont aujourd’hui des sujets de plus en plus normalisés. Cette démocratisation de la sexualité, nous la devons notamment à Instagram. En 2018, le réseau social connaît un raz-de-marée avec le compte Tasjoui, créé par la journaliste Dora Moutot. Celle-ci y dénonce l’oubli systémique du clitoris dans l’intimité, la recherche et l’éducation. Mais surtout, elle appelle à remédier à la faible proportion d’orgasmes chez les femmes hétérosexuelles. Sur Tasjoui, elle mène un combat pour une sexualité égalitaire et épanouie à coups de memes, de données numériques et de témoignages. Sous cette impulsion, d’autres militantes se sont emparées d’Instagram pour en faire la plateforme de référence en matière d’éducation bienveillante à la sexualité. Et il suffit de se balader sur les pages dédiées à la sexualité pour se rendre compte que les témoignages partagés par les comptes sexo pleuvent. Nombreu.x.ses racontent comment les comptes sexo militants leur ont permis de se réapproprier leur corps, d’apprendre à communiquer avec leur.s partenaire.s, de surmonter des violences sexuelles, de réapprendre leur sexualité, de déconstruire leurs schémas…

Les militantes féministes mènent la révolution sexuelle post Me Too 

Si cette révolution de l’approche de la sexualité a pu avoir lieu, elle est indissociable de la déferlante #MeToo. C’est en tout cas ce que rapporte Elvire Duvelle-Charles, la moitié du duo derrière le compte Clitrevolution : « Il y a une question de timing avec Me Too. Ça a participé à lancer tout ce qu’on connaît aujourd’hui en élargissant ce qu’on considérait comme un viol ou comme une agression sexuelle. Je pense que Tasjoui de Dora Moutot, a joué un rôle énorme là-dedans. Le fait qu’elle dise “les mecs : quand on baise avec vous, c’est nul”, c’était révolutionnaire ! Quand on voit le succès que son compte a rencontré en si peu de temps, ça montre bien qu’elle a touché un truc. » Avec #MeToo et #BalanceTonPorc, les mentalités ont pu évoluer, laissant place à un vrai besoin d’appréhender la sexualité autrement. Et, enfin, de prendre en compte le plaisir féminin.

« Il y avait plus d’information sur la sexualité féminine sur Instagram que dans les livres scolaires, que dans les médias, et même plus que dans les livres de médecine. »

Julia Pietri, créatrice du compte Instagram @Gangduclito

Un rapport du Haut Conseil à l’égalité (HCE) sur l’éducation sexuelle, daté de juin 2016, rapporte qu’une fille de 15 ans sur quatre ne connaît pas l’existence du clitoris. Et pour cause, il n’est jamais, ou très rarement, abordé à l’école. D’ailleurs, sa première apparition anatomiquement correcte dans un manuel scolaire date de… 2017. Il est aussi boudé par les recherches scientifiques. Organe pourtant responsable de 100% (et oui !) des orgasmes des personnes qui le possèdent, son omission fait du plaisir féminin le grand laissé-pour-compte des relations hétérosexuelles. « Il y avait plus d’informations sur la sexualité féminine sur Instagram que dans les livres scolaires, que dans les médias, et même plus que dans les livres de médecine, puisqu’ils ne traitaient pas ou peu le clitoris. » confie Julia Petri, créatrice du compte Gangduclito et de la campagne « It’s not a bretzel ».

Le manque d’information, voire la désinformation autour du plaisir féminin et de son anatomie a poussé les militantes à devoir se renseigner par elles-mêmes. « Nous sommes devenues expertes malgré nous, tout simplement parce qu’il n’y avait pas d’infos. On a du faire nous-mêmes des recherches, des sondages, pour réussir à briser les tabous qui se retrouvent sur des grands médias ». Par exemple, le compte orgasme_et_moi a récemment créé des sondages en story dont les résultats sont édifiants : sur 23 360 répondantes, seules 8% des interrogées atteindraient l’orgasme par seule stimulation vaginale. Depuis la vague générée par Tasjoui, pléthore de comptes sexo ont vu le jour sur la plateforme : clitrevolution, orgasme_et_moi, jemenbatsleclito, gangduclito, lecul_nul, clitoclit, mercibeaucul_… Tous ces comptes regroupent, à eux seuls, plus d’1 850 000 abonné.e.s. Les créatrices y proposent workshops thématiques, guides de masturbation, livres, goodies, affiches militantes, podcasts, émissions…

« Les femmes sont maltraitées par le corps médical. Comment se fait-il que mon médecin ne me croit pas quand je lui dis que ma pilule anéantit ma libido, alors que quand j’en parle sur Instagram, je reçois des centaines de témoignages de femmes qui vivent la même chose ? On nie constamment notre vécu. »

Elvire Duvelle-Charles, co-créatrice du compte Instagram @Clitrevolution

Les militantes féministes ont aussi permis de mettre en avant les quelques études qui étaient déjà réalisées en la matière : « Les informations quant à la sexualité et au clitoris restaient dans des niches d’intérêt, dans des cercles très militants ou scientifiques. Avec Instagram et l’étendue de nos communautés, on diffuse ces informations à un public mainstream. Aussi, le fait que ce soit porté par des femmes incarnées, des meufs de tous les jours, ça participe à attirer une audience différente et plus large. » précise Elvire Duvelle-Charles. Celle-ci ajoute par ailleurs que les femmes, poussées par une insatisfaction du corps médical, peuvent aller chercher l’information ailleurs. Notamment sur Instagram : «  Les femmes sont maltraitées par le corps médical. Comment se fait-il que mon médecin ne me croit pas quand je lui dis que ma pilule anéantit ma libido, alors que quand j’en parle sur Instagram, je reçois des centaines de témoignages de femmes qui vivent la même chose ? On nie constamment notre vécu. Alors, Instagram reprend la dynamique de “self-help” qu’on a connu dans les années 70, où des groupes de femmes ont créé une science empirique qui a donné lieu, en 1971, à l’ouvrage Our bodies, Ourselves. L’idée était que les femmes apprennent les unes des autres en accordant une place à la parole et à l’expérience personnelle. » Faute de mieux ailleurs, les femmes ont donc désormais accès à de nouvelles ressources et s’identifient à de nouveaux.elles interlocuteurs.trices quant aux questions de l’intime.

Si ce mouvement concerne très majoritairement le plaisir féminin (et pour cause, il est le plus maltraité), les hommes peuvent aussi y trouver leur compte. Guillaume Fournier, par exemple, a créé le compte Tubandes dans la mouvance de Tasjoui. Il y déconstruit les stéréotypes de la masculinité, et permet d’ouvrir la question d’une nouvelle approche de la sexualité masculine.

La sexualité : un sujet enfin légitime dans les médias  

Les médias n’ont pas toujours été, c’est le moins que l’on puisse dire, une grande aide pour une représentation saine et diverse de la sexualité. « Dans la presse, j’ai vu passer des centaines d’articles sur comment satisfaire mon partenaire, mais jusqu’à récemment je n’ai jamais rien vu sur comment me masturber, sur ce qu’est le “humping” [frotter ses organes génitaux sur un objet ou sur son/sa partenaire de façon à le stimuler, ndlr], etc. Tout était misé sur la sexualité avec l’autre, qui était supposé être un homme, et qui incluait forcément une pénétration. » confie Elvire Duvelle-Charles. Pour Julia Pietri, « la presse féminine, à l’époque, c’était la meilleure ennemie. On voyait encore il y a peu des questionnaires pour savoir si on était clitoridienne ou vaginale… Ça a participé à imposer un mythe, des trahisons, et des mensonges concernant la sexualité féminine. ». La sexologue Marie Bareaud reproche même parfois une grotesque approche utilitariste de la sexualité : « on lit parfois que faire l’amour fait perdre des calories, j’espère qu’il se passe plus de choses que ça pour les gens dans leur sexualité… ». De fait, les articles et autres quizz erronés quant à la sexualité ont eu tendance à régner en maîtres dans la presse féminine. Elle aurait même participé à véhiculer des messages parfois dangereux : il n’était pas rare de tomber sur des articles recommandant des parfums pour les parties génitales, ou de se forcer un peu même quand on avait mal à la tête…

Aujourd’hui, les médias réajustent leur approche de la sexualité, qui n’a plus uniquement vocation à appâter le lectorat. Ce virage s’observe avec, par exemple, le succès de Maïa Mazaurette. Journaliste spécialisée des questions de sexualité depuis quinze ans, elle est désormais chroniqueuse pour l’émission à grande audience Quotidien sur TMC. Aussi, ses chroniques sexo dans le journal Le Monde sont depuis peu devenues payantes. Elle s’en est félicitée sur son compte Instagram : « Les articles sont désormais réservés aux abonnés, car la sexualité est passée en contenu « de qualité ». Je sais que ça embête beaucoup d’entre vous. Mais c’est une bonne nouvelle pour la légitimité de ce sujet dans l’espace public. La sexualité arrête d’être un bonbon qu’on donne pour attirer les lecteurs ». À en croire les abonné.e.s lui répondant qu’ils et elles ont désormais souscrit au Monde pour pouvoir consulter ses chroniques, on se demande si la sexualité n’est pas mise en avant dans les médias par appât d’audience malgré tout. Pour Julia Pietri, c’est une évidence : « Si finalement, des instagrameuses arrivent dans les grands médias, c’est une question capitaliste. Ils ont bien compris qu’au niveau des livres, par exemple, ce qui se vend le plus c’est la sexualité féminine et le féminisme ».

« Je rencontre beaucoup de femmes pour qui parler de “mon” sexe, de “ma” vulve, c’est difficile. Elles pensaient être libérées mais en fait, ça reste tabou de nommer, de sentir son corps. Qu’on parle autant de sexe correspond à notre société érotisée, mais ne rend pas les choses plus faciles à dire dans l’intimité. »

Marie Bareaud, sexologue

Reste que nous voyons arriver des articles autour de la sexualité de plus en plus fréquemment dans la presse. Et de bien meilleure qualité. Dans Libération par exemple, il est possible de consulter cette semaine des articles tels que celui de Cécile Daumas ou d’Anastasia Vécrin. La présence de la sexualité comme sujet sérieux, légitime, et traité en tant que tel montre, pour la militante Julia Pietri, à quel point les médias se sont nourris du travail proposé sur Instagram : « dans les médias, l’info est traitée avec du contenu qu’on leur fournit. À l’époque, ni la médecine, ni la recherche, ni l’éducation nationale ne donnaient d’infos précises sur le sujet. Il n’y avait donc pas d’actu, et il n’était pas ou mal traité ». Instagram et ses militantes de la sexualité auraient donc fournit une base de données suffisante d’une part, et généré un intérêt du public pour le sujet d’autre part. Suffisamment en tout cas pour que les médias s’en saisissent, puisqu’ils sont désormais confrontés à un public très demandeur.

Mais tout n’est pas encore rose. Les médias et la presse féminine ont encore du chemin à parcourir (les injonctions contradictoires et la mésinformation pullulent toujours). Cela dit, un bouleversement du traitement de la sexualité se fait bel et bien sentir. L’optimisme n’a jamais tué personne.

La révolution sexuelle peine parfois à s’incarner dans les chairs

Les élans d’émoi, les effets de vague et autres raz-de-marée sont monnaie courante sur les réseaux sociaux et les médias. Mais comment cette révolution sexuelle 2.0 a-t-elle changé le rapport au sexe dans l’intimité ? Parvient-elle à s’incarner dans la réalité des personnes ?

Pour la militante Julia Pietri, l’impact de l’éducation sexuelle sur Instagram a nettement porté ses fruits : « évidemment, je sens une vraie évolution des mentalités. Par exemple, quand j’ai commencé mon livre il y a 3 ans, quand je tapais le mot « clitoris » sur Google, je n’avais rien, aucune image. C’était très difficile de trouver un clitoris en 3D. Aujourd’hui, ça pullule sur les médias et les réseaux. C’est une véritable révolution puisque la connaissance se démocratise et, donc, les mentalités changent. »  La sexologue Marie Bareaud, elle, craint plutôt le revers de la médaille : « c’est le phénomène Instagram où tout le monde vit des choses super, et moi non. Ça donne une envie de vivre des choses et en même temps, on ne peut pas s’empêcher de se comparer. »

« (Nous) ne sommes pas là pour libérer d’injonctions en étant dans l’injonction. »

Elvire Duvelle-Charles, co-créatrice du compte Instagram @Clitrevolution

La normalisation de ce sujet et, par extension, la banalisation de pratiques toujours plus excentriques viendraient donc phagocyter la capacité des personnes à incarner cette révolution. Des notions telles que la performance ou la comparaison interviendraient alors dans un domaine où elles n’ont pourtant pas leur place. La limite de cette révolution sexuelle made in Instagram serait donc intrinsèque aux dérives que l’on connaît des réseaux sociaux. Au lieu de décomplexer, elle peut parfois générer des crispations et une pression à être un.e expert.e de la sexualité.

Pour la sexologue, une révolution sexuelle aurait bien lieu, mais elle coincerait aux portes du réel. Dans son métier, Marie Bareaud se confronte à une intimité pas forcément atteignable à travers les publications brossées d’Instagram. Dans ce contexte, le dialogue coincerait toujours autant, ou presque : « je rencontre beaucoup de femmes pour qui parler de “mon” sexe, de “ma” vulve, c’est difficile. Elles pensaient être libérées mais en fait, ça reste difficile de nommer, de sentir son corps. Qu’on parle autant de sexe correspond à notre société érotisée, mais ne rend pas les choses plus faciles à dire dans l’intimité. » Pour autant, elle concède une hausse de l’intérêt porté à la sexualité : « c’est un sujet qui intéresse, que les gens ont envie d’investir. Peut-être que je passe à côté du phénomène Instagram parce que je me désintéresse du bruit médiatique. Dans mon métier, ce sont de vraies personnes que je rencontre. Leurs blocages sont toujours là, mais c’est vrai qu’il y a une envie de s’emparer de sa sexualité ». Elvire Duvelle-Charles, consciente de ce double-mouvement, précise cependant porter une attention particulière à marteler encore et encore qu’elles «  ne sont pas là pour libérer d’injonctions en étant dans l’injonction. » 

Stéphane Germain

Stéphane Germain

Par nombres de vues

Par date

décembre 2020
L M M J V S D
« Nov    
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
28293031