Le Nemo
James et Julien (à droite) à Montréal en décembre 2018 © Julien Segura

Un laissez-passer pour s’aimer

Julien habite près de Paris. James vit à New York. Ils sont en couple depuis trois ans et demi après s’être rencontrés aux États-Unis dans une gare. Depuis le début de la crise sanitaire, il est devenu très compliqué pour les couples binationaux de se retrouver. C’est pourquoi Julien milite dans le mouvement Love Is Not Tourism, pas seulement dans l’espoir de retrouver sa moitié, mais aussi pour faire entendre la voix des milliers de couples dans la même situation que lui.  Après trois mois de procédure et d’attente, ainsi qu’un premier refus, Julien et James viennent finalement d’obtenir l’autorisation pour se voir quinze jours à partir du 25 décembre.

Love Is Not Tourism est un mouvement militant pour la réunification des couples binationaux, mais aussi des familles séparées par la fermeture des frontières due à la pandémie. Principalement présent en ligne sous les #LoveIsNotTourism, #LoveIsEssential et leur site internet loveisnottourism.org, ils se mobilisent pour faire reconnaître leurs droits mais aussi mettre en lumière ce problème.

Le Nemo : Comment ça se passe un couple à distance en temps normal ?

Julien Segura : En temps normal, à chaque fois que l’un rendait visite à l’autre, on savait quand est-ce que l’on se reverrait au moment du départ. En général, il y avait, grand maximum, deux ou trois mois entre chacune de nos retrouvailles. On avait parfois même déjà les billets d’avion. Depuis juillet 2017, nous avons fait chacun 7 voyages, soit 14 séjours ensemble. En 2018, il a passé deux mois à Paris, moi deux  à New York. Chaque année, nous arrivions à peu près à passer 4 à 6 mois ensemble physiquement. On s’appelle tous les jours, on essaie de se prévoir des choses ensemble. Pour nos trois ans, par exemple, séparés à cause de la Covid, on s’est fait un « diner date » via Facetime.

Qu’est-ce que la Covid-19 a changé pour vous ? A-t-elle entravé vos projets ?

Au-delà de l’impact sur nos vies personnelles, cela s’est compliqué sur d’autres niveaux. À l’origine, James cherchait un poste en Europe… Ce n’est clairement plus possible. On avait prévu de trouver une solution pour pouvoir vivre ensemble. Notre seule option actuellement reste le mariage, mais ce n’est pas simple. Nous en parlions pour le mois de janvier mais, avec le confinement, il m’est impossible de faire les démarches puisque les mairies ne reçoivent pas pour traiter les dossiers. Aux États-Unis, légalement parlant, il faudrait que j’obtienne un visa fiancé, le K1, mais tous ces visas ont été arrêtés car jugés non-prioritaires. Vu qu’il m’est impossible d’aller aux États-Unis, le mariage devrait donc impérativement se dérouler en France… Ce qui nous ramène au besoin d’obtenir un laissez-passer pour que James puisse venir me rejoindre.

Pourquoi avoir pris part au mouvement Love Is Not Tourism ?

En bon Français bien râleur, j’ai pesté à l’annonce de la fermeture des frontières ; puis j’ai voulu trouver une solution plutôt que de brasser de l’air. C’est en cherchant des pays où nous pouvions potentiellement nous retrouver, que je suis tombé sur le #LoveIsNotTourism. L’occasion de découvrir les histoires de nombreuses personnes, mais aussi, et surtout, de me rendre compte que je n’étais pas seul. Te battre pour une cause quand tu es seul, ou te battre pour une cause quand tu es à plusieurs et que tu te rends compte ça touche différents pays dans le monde, ce n’est pas du tout pareil. Tu te dis qu’il y a des chances que l’on entende vos voix, que cela bouge. À partir de là, j’ai commencé à militer.

« Te battre pour une cause quand t’es seul, ou te battre pour une cause quand t’es plusieurs et que ça touche différents pays dans le monde, ce n’est pas du tout pareil. Tu te dis qu’il y a des chances que l’on entende vos voix, que cela bouge. »

Julien
Par quel moyen milite-t-on sur un tel sujet, notamment quand la liberté de mouvement est entravée ?

Mon militantisme a débuté sur Twitter en interpelant directement des sénateurs et des ambassades. Plutôt que de poster un tweet dans le vide, tu mentionnes une personne influente. Avec les retweets et les likes des autres personnes du mouvement, celui-ci gagne en visibilité. Tu réexpliques ta situation tous les jours, expliques ce qui peut être fait, nommes les personnes qui peuvent aider mais ne le font pas. On ne peut donc plus ignorer ce que les autres et toi, vous dénoncez collectivement. Nos plus gros soutiens ont été quatre femmes, des sénatrices et des élues, qui ont essayé de faire remonter le problème plus haut via des courriers aux personnes pouvant réellement avoir un impact sur le problème. On a aussi ciblé les médias, dans l’espoir qu’ils questionnent frontalement les politiques en plateau, comme ça a été le cas avec Jean-Baptiste Lemoyne et Clément Beaune. On peut résumer cela à du « harcèlement » pour éviter que notre dossier se retrouve tout en bas d’une pile. Bien que je n’y ai pas participé, il y a eu deux manifestations, autorisées par la ville de Paris sous la réserve d’un nombre limité de participants. Même si les revendications du mouvement se sont principalement déroulées en ligne, il y a tout de même eu quelques initiatives physiques. Il y a aussi eu un comité, Love Is Not Tourism France, qui  a pu rencontrer des parlementaires et Jean-Baptiste Lemoyne pour discuter de la solution. À tort ou à raison, cela a complexifié la situation dans mon cas, avec l’ajout de nouvelles pièces jointes exigées… d’où le refus initial de ma demande.

Vous avez pourtant réussi à vous voir depuis le début de la pandémie.

Après 180 jours sans se voir, on a compris que vu la « vitesse » à laquelle agissait l’État français, contrairement au Danemark et sa procédure relativement simple par exemple, on allait devoir se débrouiller. Pourtant, on y a cru. En effet, le 8 août, le secrétaire d’État Jean-Baptiste Lemoyne, a annoncé dans le Journal du Dimanche (un hebdomadaire payant, bien évidemment), la mise en place le lendemain d’une solution permettant aux couples binationaux de se retrouver sous 8 à 10 jours. Vu que nous avions des billets d’avion achetés depuis avril nous les avons gardés. Cependant, quand nous avons envoyé notre dossier aux ambassades, on nous a fait comprendre que le délai serait plutôt d’un mois (ou plus). Quand on a vu à l’approche de nos dates que rien n’était fait, on a commencé à faire des recherches. Nous avons trouvé la solution de se retrouver en Croatie (ou du moins dans un avion au départ de Paris dans cette direction). Pour ce qui a été du retour, puisqu’il n’y avait pas de retour Dubrovnik-Paris qui s’enchainait avec un vol pour New York, ça a été plus compliqué. On est arrivés les premiers au niveau du guichet, mais on a été les derniers à être enregistré, puisque, pendant une heure, on attendu que le personnel de l’aéroport de Dubrovnik obtienne l’autorisation de voler de la part de la police aux frontières de Charles de Gaulle. Il a fallu expliquer la situation à un premier interlocuteur, au téléphone avec sa responsable, elle-même au téléphone avec la police française.

De quelle manière prouve-t-on qu’un couple est réel ? À quoi ressemblaient vos dossiers ?

Bonne question. J’aimerais bien, moi-même, le savoir. Par e-mail, je suppose, car les ambassades refusent de traiter de ces sujets par téléphone. La différence entre mon premier et mon second dossier, c’est que j’y ai ajouté des photos pour ne pas être que des noms ; pour prouver que l’on existe. J’ai considéré que cela entrait dans les « preuves » de nos précédentes rencontres. Mon dossier faisait 46 pages. Il s’ouvrait sur des copies de nos deux passeports pour prouver nos déplacements entre les deux pays grâce aux tampons, puis une de ma carte d’identité pour attester de ma nationalité. Il m’a fallu retrouver tous nos billets d’avions usagés, mais aussi acheter un aller-retour à l’avance, pour que le laissez-passer de James coïncide avec les dates réservées (sans avoir la garantie qu’il soit accordé). Cela m’a pris énormément de temps, autant pour tout retrouver que pour tout assembler dans un seul fichier qui serait transférable par mail. Financièrement, les tests PCR restent bien évidemment à notre charge. Dans le cas de la Croatie, James en a fait cinq, dans l’espoir d’en avoir un rapidement, dont un lui ayant coûté 150$ car il garantissait un résultat en moins de 24h.

Pensez-vous que la réponse du gouvernement est satisfaisante ?

Absolument pas. Déjà, à l’heure actuelle, on ne peut obtenir qu’un seul laissez-passer, à usage unique… ce qui pousse pas mal de personnes à prendre le risque de jouer sur le « flou juridique ». Je pense qu’il y a une mécompréhension globale du problème : le secrétaire d’État parlait d’une situation touchant 600 à 800 personnes, il y a pourtant déjà plus de 1300 demandes approuvées. À cela, il faut ajouter les demandes qui ont été refusées (une centaine), mais aussi celles qui n’ont même pas été exprimées puisqu’elles ne correspondaient pas aux critères énoncés par l’État ou, dans certains cas, ne coïncidaient pas avec la politique du pays de provenance du partenaire, qui, dans ce cas, n’aurait pas pu retourner dans son pays ensuite. L’une des craintes principales du gouvernement, du moins celle qui nous ait le plus souvent exprimée, est celle de l’immigration illégale. Cela me paraît totalement absurde : les partenaires étrangers, la plupart du temps, sont déjà venus en France plusieurs fois. Pourquoi n’ont-ils pas immigré illégalement  à ce moment, si c’était dans leur intention ? Pourquoi attendre une crise sanitaire et sociale ? De plus, c’est une solution qui manque d’inclusivité : les personnes résidant en France ne possédant pas la nationalité française n’ont ainsi pas le droit de faire venir leur partenaire, même si elles sont ressortissantes de pays européens. De même, pour les couples ne s’étant jamais rencontrés au préalable en France, ou étant en couple depuis moins de six mois avant la fermeture des frontières… S’ajoute à cela le manque de considération et d’explications… Il n’y a que très peu de transparence sur le traitement des dossiers et la motivation des refus. Quand le gouvernement français décide que mon couple n’est pas un couple, après deux mois de démarches, il me le notifie par un simple copier-coller. Difficile à avaler de la part d’un pays qui se revendique être celui des droits de l’Homme.

[Vous savez ce qui serait le meilleur des cadeaux de Noël pour nous ? La levée des interdictions de voyager. Je dis ça, je dis rien. ]

Ninon Larrière

Ninon Larrière

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