Le Nemo
Licking lips neon sign / Freepik

Du libertinage à huis clos au club virtuel

À l’heure où les gestes barrières ont remplacé les marques d’affection, et où les relations se torpillent sans détonations, l’amour et le sexe seraient devenus préjudiciables. Ils sont de ceux qui se rencontrent et se confrontent habituellement. Aujourd’hui, les libertins s’adaptent pour mieux se retrouver. Soirées privées condamnées jusqu’à nouvel ordre, les clubs virtuels n’ont de peine à se frayer un chemin sur les écrans les plus passionnés.

Samedi, 21 heures. La Saturday’s X Tase, communauté libertine de Bordeaux, sonne le début des retrouvailles. Les entrées sur Discord se font timides. Comme chaque semaine depuis plusieurs mois maintenant, l’annonce parvient sur le chat : « Hum… Samedi soir. Rien de prévu ? Venez passer un bon moment avec nous ! Le club ouvre ses portes, à tout de suite ! ». Les micros et caméras commencent à s’activer. Sur l’accueil, demeurent encore les dernières parties d’Among Us, échangées quelques jours plus tôt sur le groupe. Cette nuit, le sujet sera autre.

Patience et lectures dans le vestibule

Invitation, acceptation, réglementation. À peine franchi l’intérieur du club virtuel, qu’une première fenêtre s’ouvre. Une charte de bonne conduite apparaît. Saint Graal, elle représente le laissez-passer pour s’aimer, le temps d’une soirée. Les bases sont posées : sans respect et consentement, les portes du club se refermeront presque instantanément. Ici, ce qui est valable pour le virtuel s’applique également dans le réel. Chaque jeu implique des règles, et toutes doivent être respectées. Pour entrer dans cette communauté, la sélection se fait en amont, aux petits oignons.


« Dès que ça parle sexe, certains n’ont plus aucune limite. Enlever cette possibilité de “coquiner” nous donne l’opportunité de voir les vraies intentions »

Sixsy, 25 ans

Sixsy, 25 ans et Mtwoti, 30 ans, en couple depuis sept ans, sont à l’initiative de ce club virtuel. La jeune femme, a coutume de se charger du recrutement des membres du groupe. Avec son « Monsieur », comme elle l’appelle, ils exposent cette philosophie de vie qu’est devenue la leur. En distillant les valeurs du libertinage, en faisant de l’éducation au sexe et à l’ouverture d’esprit, ils forgent leur réputation dans le milieu. Pour eux, être libertin s’apparente à un mode de pensée, avant tout. « Il n’y a pas que le cul dedans ». La jeune femme reprend : « Quand on organise ces soirées avec la SXT, on fait en sorte de sélectionner la mentalité, plus que le physique. On veut que les gens profitent ici, qu’ils puissent discuter librement, qu’il y ait de vrais échanges. On ne veut pas de dalleux qui seraient là uniquement pour le sexe et uniquement ça. Il y a des soirs où on va juste parler du monde libertin et des pratiques de chacun ou de la pluie et du beau temps. Et des soirs où pas du tout… ».

Sixsy est présente sur tous les fronts et évalue surtout les intentions des uns par le biais des réseaux et autres échanges virtuels. En physique, usuellement, c’est grâce aux « Apéros Débauche » qu’elle s’en charge. Des événements, où libertins et « moldus », comme sont appelés les non-libertins, se rencontrent pour échanger sur ces pratiques, sans sexualité aucune. Mtwoti le concède : « C’est ici qu’on va faire la différence entre une personne vraiment curieuse, souhaitant découvrir le milieu, et une autre, uniquement intéressée par le sexe. » Sixsy enchaîne : « Dès que ça parle cul, certains n’ont plus aucune limite. Enlever cette possibilité de “coquiner” nous donne l’opportunité de voir les vraies intentions ».

Ce soir, toutes les discussions et folies sont permises dans le club. Pas de tarifs à l’affiche. Le virtuel a cette différence du réel. Seules, des règles tacites animent les participants. Entre autres, celle sur l’anonymat et le droit de garder son jardin secret : « Ce qui se passe dans le milieu, reste dans le milieu ». Ou encore : « Tout est possible mais rien n’est obligatoire », « les limites des uns s’arrêtent là où celles des autres commencent », « le no capote reste dangereux ». Puis, la fondamentale : « La femme est reine ».

D’ordinaire, ces soirées libertines Saturday’s X Tase peuvent accueillir jusqu’à 100 personnes, selon le lieu. Clubs, villas, maisons, bateaux hébergent ces libertins. Mais toujours, de manière restreinte pour garder cet aspect communautaire. L’âge des participants peut osciller entre la trentaine et la quarantaine d’années. Au final, c’est toujours l’état d’esprit qui a le dernier mot.

Les premières notifications Discord commencent à retentir. Deux personnes, puis trois se connectent dans la salle « piste de danse ». Cette nuit, pour entrer dans le club, il n’y aura ni besoin de porter un masque, ni de se désinfecter les mains, ou bien même de prendre sa température. Seule la connexion importera.

Piste de danse, canapés et DJ à proximité

– «On se fait un Pictionary ce soir ? »
– «Oh grave ! Je veux être la cuvette ! »
– «Vous m’entendez là ou pas ? »
– «Oui, on t’entend  ! »

Quatre fenêtres vidéos se font écho. Sur un air de musique latino, Mtwoti lance les premières discussions. L’organisateur tente de détendre les esprits. Pour l’instant, les invitées Midnight, Lilee, et None perverse réceptionnent et répondent. Les codes vestimentaires, fréquemment utilisés en soirées libertines : tenues classes ou lingerie sexy, pour les femmes, ne sont pas appliqués ce soir. Pas pour le moment.


« Pour moi, c’est le sexe avant et on peut voir pour l’amour si ça arrive, mais je suis plus là pour m’amuser»

None perverse

Toutes trois ont des profils variés, des envies distinctes et leur propre vision du libertinage. Mais, elles s’accordent à penser que l’essentiel est de « se faire plaisir et faire plaisir aux autres, dans le respect ». Lilee, est nouvelle dans le milieu. Son entrée dans le monde libertin s’est fait il y a quelques mois lors du premier confinement. « C’est venu d’une amie libertine qui me disait qu’il fallait que je me lâche un peu. J’ai été sur Libertic et j’ai rencontré un couple, qui m’a fait connaître la SXT ». Celle qui n’a connu que les visios, se dit hâtive de découvrir l’univers en profondeur, à l’aide des clubs réels et des saunas. Des endroits que None perverse et Midnight, un tantinet moins novices, ont intégré à leur routine de vie. Midnight, qui a quitté le père de ses enfants pour un libertin, le clame dans un rire, pour elle c’est : « jamais avant le premier soir ». La connexion à l’autre étant le plus important. En couple, son compagnon est souvent de la partie. De son côté, None perverse est la plus libre des trois. Peut-être aussi la plus expérimentée : « Moi, c’est le sexe avant et on peut voir pour l’amour si ça arrive, mais je suis plus là pour m’amuser ». La « petite nouvelle » « l’habituée » et « l’ancêtre », comme les surnomme Mtwoti, ne se rencontrent pas pour la première fois ce soir. Le milieu libertin est petit. Il n’est pas anodin de s’y croiser, encore et encore. Surtout, quand on fait partie de la communauté SXT.

La discussion repart. Mtwoti raconte la nuit où Midnight a été visiter une maison hantée. « Pas de fantômes dans les parages ce soir ? ». Le concernant, ça fait bientôt dix ans qu’il est dans le milieu. Plutôt suiveur, c’est à défaut qu’il a été entraîné par son ex dans ce périple. Aventure, qui l’a finalement séduit au point d’y intégrer sa compagne Sixsy dans l’équation et d’en avoir fait son métier. Le couple, composé de différences, mais amoureux, procède encore étape par étape et respecte les limites de chacun dans ce monde nouveau.

Letslove rejoint le chat. Les Bordelaises sont en force cette nuit. Mtwoti se demande où sont passés les hommes. L’intermittent apparaît à son tour à l’écran. Le sexe masculin se faisait attendre. Le voilà… Cette fois, dans les rires et le sérieux, le sujet des femmes fontaines est abordé. « Moi je ne savais pas qu’il y avait l’orgasme féminin, et encore au-dessus : la femme fontaine » lance Mtwoti. None perverse rétorque : « Après, je pense aussi que ça dépend de chaque femme ». Midnight rebondit sur ces mots : « Ça ne veut rien dire. Ce n’est pas du tout pareil. Pas selon moi. C’est simplement une autre forme de plaisir ». Mtwoti reprend : « Donc tu peux être fontaine sans avoir d’orgasmes ? »


« Jusqu’à 5 ou 7 heures du matin, il se passe beaucoup de choses, comme on peut s’en douter »

Mtwoti, 30 ans

Sébastien arrive dans la discussion. Ce jeune CRS commence à échanger avec Mtwoti. Le débat s’ouvre sur la loi sécurité globale, qui remue la France depuis plusieurs jours maintenant. Leurs désaccords, exprimés avec bienveillance, se confondent. Les violences policières n’échappent pas non plus à la conversation.

La réunion atteint bientôt les neuf participants et Sixsy pointe le bout de son nez. Tous, le verre à la main, attendent sur « la piste de danse » de voir concrètement la soirée commencer. L’organisateur de la SXT explique. « Généralement, entre 22 et 23 heures, les personnes arrivent. On joue, on est tranquilles. Avec l’alcool ça part en jeu coquin. Au bout d’un moment, tout le monde est nu devant sa cam. Les gènes disparaissent. Jusqu’à 5 ou 7 heures du matin, il se passe beaucoup de choses, comme on peut s’en douter ». Le jeune homme explique également l’importance des différentes salles mises à la disposition de chacun. De cette piste de danse où tout se passe, à ses fameux canapés, présents pour les points techniques et pour les discussions privées. Il se met alors à évoquer les coins coquins. Des plus ouverts aux plus fermés…

Un « coin coquin » et des pratiques singulières

Dans la vie, la vraie, la palpable, les lieux qui accueillent ces libertins disposent de différentes pièces. Quand la tension commence à se faire sentir, libres sont ceux qui veulent se retrouver d’aller dans un coin à part. Comme ces « coins coquins », matérialisés sur Discord ce soir. Chacun peut alors s’y amuser dans les limites et envies qu’ils partagent. Certains ne fermeront pas la porte et laisseront le choix aux autres de les observer. D’autres, moins exhibitionnistes, pourront décider de s’isoler. Comme il l’est possible dans les « coins coquins privés ». Réalité, virtuel, tout se recoupe.

Sixsy se souvient d’une soirée organisée, tournant autour du thème « sexy détail choc » : « Certaines sont arrivées avec la télécommande de leur œuf vibrant autour du cou ». « Et l’œuf ailleurs… » en rigole Mtwoti.

À écouter Sixsy : « Il y a autant de libertins que de moyens de libertiner ». Dans ces événements, il n’y a pas une manière de faire, ni un acte type. Mtwoti embraye : « L’échangisme, par exemple, est une pratique parmi d’autres. Tu peux aussi être exhib, voyeur, ou avoir d’autres attraits. Ou rien d’ailleurs. Être libertin, c’est avant tout un mode de pensée et un moyen de s’extraire des mœurs de la société. La liberté sexuelle peut suivre derrière. »

Pour la jeune femme, quand elle se trouve du côté des participants, c’est la mentalité et le feeling avec les coquins et les coquines qui prônent. Son « kiff » : « mettre une femme en topless. Pas forcément parce que j’ai une attirance sexuelle envers elle. C’est juste pour ce côté libre. Se dire que si la nana en est au point où elle est d’accord que j’enlève son haut ou son soutif, c’est qu’elle me fait confiance. Et si elle me fait confiance, c’est qu’elle passe une bonne soirée. ». Pourtant exclusive de base, la maman de 25 ans dit avoir essayé de faire des trios. Et là, blocage. Elle se souvient aussi, avec Mtwoti, s’être rapprochés de couples. Mais le jeu était exclusivement féminin. « C’est vite partie en côte-à-cotisme. Une pratique qui consiste au fait qu’un couple fasse l’amour sous les yeux d’un ou plusieurs autres couples, qui s’adonnent à la même activité. Les femmes entre elles peuvent se toucher, mais ça s’arrête là. Il n’y a pas de pénétration, donc pas de mélangisme ou d’échangisme ».


« J’ai vu plus de gestes déplacés envers les femmes dans une boite de nuit que dans un club libertin»

Mtwoti, 30 ans

Même si la sexualité est dans de nombreux cas présente dans ce concept de libertinage, le couple regrette les préjugés qui y sont encore associés. « Beaucoup de mecs pensent que s’ils tombent sur une libertine, ils vont indéniablement coucher ensemble. Alors que non. La libertine a un tel panel de prétendants. Si les nanas moldus savaient le pouvoir qu’elles ont… Elles prendraient davantage confiance en elles », s’exprime Sixsy. Mtwoti de son côté, s’insurge : « J’ai vu plus de gestes déplacés envers les femmes dans une boite de nuit que dans un club libertin ».

Depuis cette pandémie, certaines pratiques vouées à rassembler les libertins ont évolué ou été stoppées. Bien que, depuis de nombreuses années maintenant, l’exhibitionnisme visio soit la poule aux œufs d’or des sites libertins. Les groupes Facebook rassemblent également de nombreuses personnes, célibataires ou en couple, à la recherche d’un match, d’échanges de photos, de bavardages, et plus si affinités. Les publications y pullulent à longueur de journée. Messages softs, éducatifs, engagés ou photos dénudées, un peu moins subtiles, se retrouvent sur le feed. Certains adeptes convaincus, comme Juliette, membre du groupe Facebook Les Libertins, se font porte-parole et conjurent leur communauté de rester sérieuse dans leurs échanges. Les fervents du libertinage craignent la stigmatisation intempestive et cette image de « propagateur de virus », assimilée à cause d’une minorité. Le milieu reste en proie aux changements. Et même si certains bravent pour se retrouver, d’autres continuent de miser sur l’échange à distance. Pour garder cet esprit communautaire et maintenir le lien et les rencontres Sixsy et Mtwoti, quant à eux, continueront ces soirées du samedi soir en la présence de pseudos, amis, amants, aussi intrigants que mystérieux.

Marie Le Seac'h

Marie Le Seac'h

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décembre 2020
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