Le Nemo
Hurler pour exister dans une discussion, est-ce la meilleure technique ? @pixabay

La répartie, ou l’art du « c’est celui qui dit qui est »

Dans la cour de récréation, au bureau, entre amis, les échanges fusent et parfois, il faut batailler pour exister dans le débat. Et après avoir tourné sa langue sept fois dans sa bouche, vient le moment de déployer son meilleur allié : la répartie. Mais si elle caractérise le dernier mot, elle n’en est pas pour autant évidente.

Pour comprendre la répartie, il faut maîtriser sa construction. Combien de fois nous arrive-t-il de rentrer chez soi et de trouver la réponse imparable ? Cette fameuse réponse qui aurait fait mouche si elle nous était venue quelques heures plus tôt ! Cette sensation définit à elle seule ce que peut être la répartie. Elle n’existe que dans l’échange. C’est une réponse.

Une réponse pertinente, formulée rapidement

Véronique Traverso, directrice de recherches au CNRS, travaille sur l’analyse linguistique des interactions et des échanges. Elle précise. « Quand on étudie les échanges oraux des individus, on prend en compte plusieurs phénomènes, dont les contextes de ces échanges. Par exemple, nous analysons la rapidité de réponse à l’énoncé. Dans la notion de répartie, il est question de vivacité. En mesurant le temps entre la fin de l’énoncé et le début de la réponse, on peut saisir plusieurs informations. Dans la répartie il y a cette idée d’instantanée. » Une définition technique à laquelle Joe Fuego, comédien d’improvisation à Nantes ajoute le besoin de pertinence : «  En France, répondre avec spiritualité, et donc pertinence, vient de notre Histoire. La répartie permettait une place à la cour sous la monarchie. Dans les salons du XVIIIe siècle, de nombreux jeux se basaient sur elle. Il fallait trouver les bons mots, au bon moment, avoir une conversation d’esprit. Dans les groupes sociaux, aujourd’hui comme hier, avoir de la répartie permet d’être admiré ou craint, et donc d’obtenir une place à part entière. ». Reste à ajouter à cet argumentaire un jeu de domination. C’est prendre le dessus sur l’autre en dehors de toute ambition malveillante, qu’il est important de dissocier. La répartie est un processus, l’utilisation qui en est faite n’appartient qu’à l’individu qui s’en sert.

La bonne réponse, elle est « vite répondue »

Sarcastique, espiègle, humoristique, violente, blessante, mais aussi bienveillante… La répartie peut se mouvoir sous presque tous les tons tel un caméléon. Issue de la partie créative de notre cerveau, l’hémisphère droit, la répartie est un véritable savoir-faire. Ce style de discours est acquis, parfois dès l’enfance, comme a pu l’aborder dans ses recherches Jean-Marc Colletta, maître de conférences en Sciences du langage à Grenoble III. Des travaux menés sur l’acquisition des genres de discours chez les enfants. Véronique Traverso préfère souligner « la probabilité qu’une marge de cette capacité est développée chez certains dès l’enfance. Mais c’est la répétition et l’habitude qui vont réellement créer des aptitudes particulières à la répartie. Tout le monde est capable d’échanger dans le cadre d’une conversation. Il n’y a donc pas d’impossibilité à en acquérir. ». Cette facilité à répondre peut provenir également du milieu social et/ou culturel d’origine. Dans certains le contexte argumentatif est plus à l’œuvre que dans d’autres. Parfois les gens ne parlent pas beaucoup, parfois, « ils n’existent que dans l’échange » confie Matha, originaire du Sri Lanka. « Chez nous, tu es obligée d’être dans la réaction, sinon tu ne te fais pas entendre, tu n’as pas de place et donc, tu n’existes pas. ».

Mais avoir de la répartie n’est pas forcément un dû. Des techniques existent pour la faire apparaître et la perfectionner. Alors oui, il faut cette vivacité d’esprit et répondre du « tac au tac ». Mais au-delà de cette première analyse, d’autres éléments peuvent être pris en compte. Une réponse bien amenée permet à l’échange de s’élever. Pour cela, l’écoute réciproque des deux interlocuteurs est primordiale. « Il faut une connexion entre les deux acteurs » ajoute Joe, également professeur d’improvisation depuis plus de dix ans. Grâce à ces réparties et écoutes constructives, la discussion évite les détours d’oppositions, et donc les éventuels blocages. Dans ses cours au CITO, Joe tient à préciser que « la répartie n’est pas préparée, elle se doit d’être naturelle. S’ils [ses élèves, ndlr] souhaitent tout préparer, je les dirige vers le One-man-show ou le rap. Là, ils pourront aller dans l’opposition sans problème.» 

Pour maîtriser sa répartie, l’écoute avant tout

D’abord, il faut avoir conscience de ce qui se passe. Très souvent, les personnes manquant de répartie se laissent déborder par leurs émotions. Ainsi, la tentation d’anticiper les réponses est trop présente. La suite ? Prise de parole, répartie partielle, effet mal amené et tout tombe à l’eau. Suite à des situations répétées de ce genre, certains développent malaise, parfois vexation, mais dans tous les cas ils sont déstabilisés. Pour travailler sa répartie, il faut comprendre le mouvement. À l’intérieur d’une phrase lancée, l’ensemble des informations doivent être saisies en laissant l’autre s’exprimer jusqu’au bout. Entendre et écouter. Pour pouvoir réagir, il est nécessaire de supprimer l’angoisse d’un vide potentiel. Il faut être dans le propos. Pour cela « il faut lire les mots, lire les émotions, les sentiments qui transparaissent, le langage corporel et s’en servir pour répondre. Il y a une connexion, utilisant l’empathie pour se laisser pénétrer par le message de l’autre. Il s’agit donc de baisser les boucliers et se laisser atteindre par le propos. C’est donc se mettre en danger. » conseille le professionnel de l’impro.

« Il faut lire les mots, lire les émotions, les sentiments qui transparaissent, le langage corporel et s’en servir pour répondre »

Joe Fuego, professeur et comédien d’improvisation Nantais

En anticipant ses émotions, plus de place est laissée à l’imagination qui peut alors s’employer à trouver la parade. La réaction devient plus forte, plus persuasive. Des techniques comme celle de la réparation peuvent être adoptées. La réparation ? « C’est la généralisation d’un mot, d’un groupe de mots utilisés précédemment. Il faut le généraliser pour discréditer l’interlocuteur. On peut aussi reprendre un présupposé dans une réplique.  Et le démonter ensuite. Dans le contexte argumentatif, cette attitude semble être de rigueur. » nous précise la linguiste d’un ton railleur. En d’autres termes, si quelqu’un dit que tous les chats sont gris, alors, une répartie possible serait de préciser qu’ils sont aussi, tous marron, tous tigrés, tous roux, tous moustachus…

La répartie, c’est donc une gradation. Comme dans Fort Boyard, il faut aller « toujours plus loin, toujours plus haut » que son interlocuteur. Garder l’ascendant dans l’échange et engager cette partie de ping-pong rhétorique. De ces revers de réparation et ces amortis de sarcasme, découle une validation sociale par le public présent durant l’échange. Alors, si le profil stéréotypé de la « grande gueule » occupant l’espace et parlant fort existe, ne reste plus qu’à trouver la bonne formulation pour décrocher le dernier mot Jean-Pierre.

Pierre Merceron

Pierre Merceron

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