Le Nemo
©Pixabay

EHPAD : Un business sur les plus vulnérables

1977 euros. C’est le prix moyen d’une chambre d’EHPAD pour un mois. Groupes privés monopolisant le secteur, système de points par service rendu, la demande ne cessant de croître…  Enquête sur ce qui se cache derrière cette somme. Les établissements sont-ils transparents sur leurs factures ?

À près de 2 000 euros le loyer mensuel, il faut pouvoir amortir le coût. Le système des retraites revient souvent au cœur de l’actualité. Et pour cause, le revenu moyen d’un retraité français est de 1 330 euros par mois. En d’autres termes, si l’état de santé de la personne ne lui permet pas de vivre en autonomie, la pension en maison de retraite risque d’être fort compromise. Vieillir, un luxe ? En tout cas, vieillir, une concession.

Un prix qui évolue par département

Ce sont quelques 7 438 EHPAD (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes) qui sont répartis dans tout l’hexagone. Par une étude de la CNSA (Caisse Nationale pour la Solidarité et l’Autonomie), nous découvrons qu’effectivement les loyers mensuels peuvent très largement varier. Comptez 1 611 euros pour la chambre la moins chère de France en EHPAD public dans le département de la Haute-Saône (70). À titre de comparaison, pour les mêmes caractéristiques, il faut monter à 3 088 euros dans le centre parisien. De manière générale, les prix varient donc énormément en fonction de la situation géographique de l’établissement. Un écart qui se veut proportionnel à certains paramètres : le cadre de vie ou encore la forte demande peuvent influencer cette différence. Ces montants ne concernent que les chambres en établissements publics. Pour ceux qui relèvent des EHPAD privés, il est possible de monter encore plus.

En 2019, le prix médian a augmenté de 24 euros par mois par rapport à l’année précédente. Ce léger changement – par comparaison à la facture mensuelle – ne fera pas pour autant reculer les futurs résidents qui, de toute évidence, ont besoin de ces structures.

L’étude des prix des séjours en EHPAD a été dévoilée en 2019 par la CNSA. Il s’agit d’une plateforme institutionnelle et informationnelle. Mise en place par le gouvernement depuis 2005, elle finance et garantie l’accessibilité aux soins des personnes âgées en perte d’autonomie ou en situation de handicap. Celle-ci propose des alternatives aux résidences, des articles de droits ou encore une rubrique consacrée aux proches.

Le niveau de dépendance accentue la note

Ce qui pourrait faire nettement pencher la balance vers un devis plus cher : le « GIR ». Cet indice correspond au niveau d’autonomie de la personne. Bien que la signification du sigle n’apporte pas de grandes informations (entendez « Groupe Iso-Ressources »), ce dernier joue un rôle important. Évalué par un médecin, il est établi sur une échelle allant de 1 à 5. Moins cet indice est élevé, plus la personne présente un état de grande dépendance. Requis pour chaque personne admise dans un service pour personnes âgées, il déterminera le niveau de soin nécessaire et d’accompagnement par un personnel soignant.

« On profite complètement sur le dos d’une population vulnérable. Le troisième âge est victime de sa dépendance. Pourquoi demander plus de 3 000 euros, s’il n’en faut que 2 000 ? »

Maxime Le Gall, président d’un EHPAD associatif des Pays-de-la-Loire

Maxime Le Gall, président d’un EHPAD associatif dans les Pays-de-la-Loire, nous explique qu’aujourd’hui, la plupart des résidents admis ont plus de 90 ans. L’âge des personnes et leur dépendance à autrui pourraient expliquer le prix de plus en plus onéreux d’une chambre. Nous découvrons que toute la partie médicalisée est, quand à elle, prise en charge. Il s’agit des aides régionales ou départementales qui allouent une partie de leur budget aux EHPAD. Le Département subvient à une grande partie des frais liés à la dépendance de la personne de plus de 60 ans. L’APA (Allocation Personnalisée d’Autonomie) est connue pour proposer ses services à domicile. Là aussi, soumise à une évaluation par un professionnel du conseil départemental, une aide sera apportée à la personne âgée (tâches quotidiennes ou aide à la préparation des repas, par exemple). En réalité, cette aide est aussi présente dans les établissements. Sous forme financière cette fois, c’est précisément celle-ci qui prend en charge le GIR du résident.

Un calcul jour après jour

Nous avons pu étudier la facture d’un établissement privé de Nantes. Celle-ci n’est que peu détaillée, mais nous donne toutefois des réponses.

Facture anonymisée d’une chambre d’EPAH.

L’addition est établie au mois, le prix total est calculé à la journée. Une de nos sources, fille d’une résidente, a pu nous fournir ce document que nous avons anonymisé. Il provient de l’EHPA Le Ranzay, à Nantes, un établissement du groupe privé KORIAN. Nous voyons directement le prix total : 3 245, 41 euros. En se penchant ensuite sur le peu d’informations que nous fournit le document, il nous est possible de comprendre le calcul.
Une première partie concerne l’hébergement en lui-même : « l’hôtellerie ». À raison de 99 euros par jour, multiplié par 31 jours, donnant un total de 3069 euros (pour le mois en cours). Qu’est-il compris dans cette section ? Maxime Le Gall nous explique. « Il s’agit de la partie la plus coûteuse. Mais en même temps, l’hôtellerie comprend l’entretien des chambres, qui va varier de structure en structure. Il est aussi question des parties communes : les salons, couloirs, etc. Également, les résidents sont pensionnaires, c’est-à-dire qu’ils ont trois repas par jour ce qui implique un service de restauration. Et enfin, de multiples animations sont proposées aux résidents, il faut bien rémunérer les intervenants ! »

Vient ensuite la ligne correspondante à la prise en charge médicale, le GIR. Dans notre cas, cette personne se trouve à l’échelon 2 qui est quasiment le plus élevé. Par conséquent, les frais suivent. Nous comptons une vingtaine d’euros par jour, à ajouter avec la note d’hébergement. Le Département prend en charge près de 440 euros sur les 600 euros nécessaires. C’est une part relativement importante qui allège la facture totale. Reste enfin une dernière section d’ « extra », en l’occurrence, des communications téléphoniques. Bien sûr, chaque établissement possède sa propre politique. Certains services seront facturés comme la lingerie par exemple, ou bien la télévision. Là encore, la note peut varier de manière significative.

Un ancien étudiant en kinésithérapie raconte son expérience dans un EHPAD privé. Les soignants, techniciens et intervenants sont équipés d’un boîtier particulier. Pour chaque « service », ce dernier enregistre un nombre de points correspondants. Un poste de radio en panne ? 10 points. Des piles usagées à changer ? 2 points. À la fin du mois : la facture en pâtit en fonction de ce bipper-à-coups-de-main.

Un secteur… bien dirigé

Comme probablement chaque secteur d’activité, il existe des groupes d’établissements. Parmi eux, prenons ORPEA, ESLAN, VYV Care (Mutualité Retraite), EMERA ou encore KORIAN. Quelques années plus tôt, certains d’entre eux sont devenus impopulaires suite aux polémiques de maltraitance des pensionnaires. Maxime Le Gall nous raconte avoir une certaine rancœur envers ces établissements. « On profite complètement sur le dos d’une population vulnérable. Le troisième âge est victime de sa dépendance. Pourquoi demander plus de 3 000 euros, s’il n’en faut que 2 000 ? ». Pour cet homme engagé depuis 2011 dans l’EHPAD associatif, le point le plus important d’un établissement pour personnes âgées reste l’animation. Primordiale pour le bien-être de personne en fin de vie, elle devrait constituer le nœud central de la structure. Pourtant, ceci ne constitue pas l’objet des investissements principaux.

Proche d’un membre du siège social du groupe ORPA, une de nos sources nous affirme que le groupe a pu se dégager plus de 13 millions d’euros d’excédent, sur une année.

Ces établissements privés, à but lucratif, coûtent pour la plupart plus cher aux résidents. Lucie nous raconte avoir fait le tour de plusieurs EHPAD de sa ville pour héberger sa mère. « Nous avions 3 jours pour lui trouver une chambre. Elle sortait de convalescence et il était urgent qu’elle soit encadrée. » Malgré la précipitation, Lucie s’est lancée dans une recherche ardue. Elle a eu l’occasion de visiter un établissement du groupe privé ESLAN. « Il s’agissait de l’EHPAD le plus cher de la ville ! J’y suis entré et les conditions n’étaient pas dignes de véritables soins. De plus, ils promettaient un grand espace vert entourant l’établissement. À mon arrivée, j’ai pu constater qu’il n’y avait rien de tout cela. » De quoi remettre en question tout un système.

Engagé depuis 2011, je n’ai jamais vu la couleur de cet argent [de la CNSA]. Où vont ces cotisations ? 

Maxime Le Gall

Président d’un EHPAD associatif, Maxime Le Gall se confie aussi sur la journée de solidarité envers les personnes âgées. « Engagé depuis 2011, je n’ai jamais vu la couleur de cet argent. Bien que notre établissement n’ait pas entrepris de gros projets, rien ne nous est jamais parvenu. Aujourd’hui, nous avons bâti une nouvelle maison EHPAD. Cette réalisation s’est faite sans cette aide soi-disant collective. Où vont ces cotisations ? ». Un point d’interrogation auquel nous n’avons malheureusement pas pu répondre. Cette journée a été mise en place par la loi du 30 juin 2004, sous le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Il s’agit d’une journée de travail non rémunérée au profit de la CNSA (Caisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie). À noter aussi qu’aucun de nos contacts d’EHPAD membre des groupes cités précédemment, n’a souhaité s’entretenir avec nous sur ce sujet.

Aucune place créée en cinq ans   

À chaque individu, un besoin. À chaque besoin, un type d’établissement. Ceci dit, l’un des problèmes majeurs que présentent les EHPAD, maisons de retraites ou USLD est le nombre de places disponibles. À titre d’exemple, en Loire-Atlantique, il n’y a pas eu une seule place de créée en l’espace de cinq ans. De nouveaux dispositifs voient le jour pour pallier cette situation. Qu’il s’agisse de colocation avec un étudiant, de résidence partagée ou de « résidence-autonomie », des solutions au jour le jour sont trouvables. De manière, disons-le assez aléatoire, la société doit adapter ses moyens au troisième âge qui ne cesse de croître.

Bien que l’on ait tendance à confondre EHPAD et maison de retraite, la frontière est mince. L’EHPAD signifie « Établissement d’Hébergement pour les Personnes Âgées Dépendantes ». De manière générale, celui-ci est public, et rattaché à un hôpital. À noter ici l’importance du mot « dépendance », puisqu’il est l’un des paramètres majeurs pris en compte par la résidence. Les EHPAD accueillent des personnes qui ont perdu une grande partie de leur autonomie, dont certains d’entre eux ont besoin de soins particuliers. La maison de retraite, quant à elle, est une structure généralement privée. Les résidents ne sont d’ordinaire pas atteints de maladies graves mais sont plus simplement exposés à des risques de chute par exemple. C’est ce que nous explique Sarah, une infirmière du CHU de Pontivy, dans le Morbihan. « Dans mon cas, nous raconte-elle, je travaille à l’USLD. Il s’agit de l’Unité de Soin Longue Durée de l’hôpital. Nos patients présentent des risques de décompensation plus élevés. C’est encore un service différent des maisons de retraite ou EHPAD. »

Malgré quelques différences, ces établissements recoupent plusieurs similitudes en terme de services (animations, sorties, restaurants), de présence médicale plus ou moins avancée (ce qui déterminera l’établissement), ou de prix. Le ou la résident-e pourra aussi choisir, si cela reste possible, entre des structures privées, publiques, ou même associatives.

Les séniors s’y préparent-ils ?

« Où vivre, ailleurs que chez soi » est une question que l’on se pose très rarement. Les directions d’établissements ne joueraient-ils pas sur la nécessité de leur existence ? En interrogeant plusieurs retraités, nous nous sommes rendu compte qu’ils ne songeaient pas à vivre en EPHAD ou en maison de retraite. « Une idée comme ça », un futur qui est de toute façon, indéterminé. Une parole revient très souvent dans la bouche des membres des clubs du troisième âge nantais : vivre chez soit jusqu’à la dernière heure. Il est parfois difficile de s’y résigner. Au détour d’une conversation avec l’une d’elles, on apprend que certaines personnes choisissent, de façon psychologique, de mourir. « Elle ne voulait pas vivre ailleurs. Elle nous disait que de toute manière, il n’y aurait pas plus d’une facture. Elle est décédée au bout de quelques semaines », nous raconte un retraité.

Moralement difficile, les séniors voient effectivement l’hébergement comme leur dernier domicile. Une prise de conscience compliquée à accepter qui fait que peu d’entre eux s’imaginent y résider un jour. Il en est de même pour les proches. Beaucoup se trouvent face à un mur, ne pouvant plus s’occuper de leurs parents. La solution d’un établissement se pose alors. L’un des retraités que nous avons interrogé nous parle d’un autre aspect de cette option qui se présente comme une obligation. Décision prise presque au dernier moment, il est rare que les pensionnaires ou aidants aient prévu de quoi payer une chambre dans une structure spécialisée. Là encore, le département prévoit les fonds, s’il le faut, pour régler la totalité de la somme. La personne sera donc entièrement prise en charge. Ses droits calculés en fonction de ses ressources, la personne n’aura rien à payer de son vivant. Toutefois, cet acte généreux prendra par la suite une tournure… Un peu amère. Lorsque la personne décède, la note reviendra à l’enfant – voire aux petits enfants – ayant les revenus les plus confortables. Bien qu’en cas de non-solvabilité, le Département peut amortir ce coût, il s’agirait d’une douche froide dont les proches ne sont pas toujours au courant.

*Les interlocuteurs ont été anonymisés.

Marie Thomazic

Marie Thomazic

Par nombres de vues

Par date

décembre 2020
L M M J V S D
« Nov    
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
28293031