Le Nemo
Une partie de Showdown. @Trainholic

Le Showdown, un sport à deux sens

La main dans un gant et l’ouïe à l’épreuve des balles. C’est ainsi que se présente le showdown, sport à destination des personnes mal ou non voyantes. Il y a quelques semaines encore, avant que les activités sportives ne mettent le holà, les représentants de l’AS showdown 44 nous recevaient au cœur de leur pratique. 

Rezé, Loire-Atlantique. Il est 19h30, la nuit est tombée sur le quartier familial. La pluie ruisselle et s’éclate sur le goudron. Derrière un portail blanc, au fond d’une cour, Richard Le Maire apparaît. Par de grands gestes, l’homme de 51 ans nous fait signe de le suivre. La lumière à l’arrière de la maison épouse le chemin jusqu’à la véranda. Quand la baie vitrée coulisse, quatre murs orange se donnent alors en spectacle. Dans la pièce pittoresque, entre réfrigérateur, table à repasser et étal de jardin, s’enclave une longue table bleue. Véronique émane du halo lumineux provenant de la cuisine.

Malvoyants et aveugles de naissance, le couple accueille ce sport depuis maintenant trois ans. Avec un large sourire, la représentante de l’AS Showdown 44 introduit son matériel. En indiquant l’espace de jeu d’une main tendue, la femme de 48 ans commence : « Ici, vous êtes vraiment sur l’espace du showdown. C’est là que tout se passe ». La table fait environ 3 mètres 66. Soit, deux fois un mètre 83, séparés par un écran de verre. Seul un espace apparaît sous ce mur de glace. La balle passe. Des deux côtés, un but central fait bloc. Cette table fait partie de la catégorie des « semi-lisses ». Au toucher, la peinture est glissante avec de petites imperfections crochant sous la peau. Il en existe deux autres sortes couramment utilisées : les « toutes lisses » ou « toutes rugueuses ».

Le showdown, mode d’emploi

Cette surface, comme tous sports qui se respectent, a des règles. À mi-chemin entre le tennis de table et l’air-hockey, cette pratique se destine aux malvoyants, et demeure accessible aux voyants. Seule condition commune à tous : jouer les yeux bandés, avec une main gantée, et une autre dans le dos. Le premier arrivé à onze points, avec un écart de deux, remporte la manche. Un panier équivaut à deux points. Une sortie de balle, toucher d’écran, défense illégale ou body touch, en pénalise d’un. « On fait beaucoup de fautes quand on commence, on perd des points facilement, mais c’est comme ça qu’on apprend », encourage Richard d’une voix claire et apaisée.

Publiée par Showdown France Handisport sur Dimanche 24 novembre 2019

Après avoir exposé les rudiments, le père de famille enfile son masque de protection. « Tiens, je vais jouer à l’aveugle, ça me changera un peu », rigole-t-il. Le temps d’une démonstration, tout le monde prend sa place. Le premier service est amorcé. La balle rebondit sourdement sur le côté de la table en fer, avant d’être reçue par l’adversaire. La résonance lourde et creuse de la sphère est encore dans les esprits quand les grelots de cette dernière s’agitent, indiquant un retour à l’envoyeur. L’objet roule lentement en direction de l’opposant, ralentit, et s’arrête au milieu. « Ah, elle est perdue ! » , s’exclame Richard. Elle repart chez le concurrent, ricoche sur la raquette, roule et revient. Une seconde de déconcentration, et la balle n’émet plus de bruits. À tâtons, la main du valeureux se glisse dans les filets. « Cette fois, elle est dedans ! ».

L’homme de 51 ans explique: « Ma géométrie n’est pas la même qu’un voyant ou non-voyant qui aurait vu à la naissance. Elle n’est faite ni de dessins ni de schémas. Je l’acquiers par les sons, les ressentis classiques et de masses. » Pour lui, il est davantage question de trajectoires sonores, enregistrées et analysées. Ce sont ses représentations qui lui permettront de riposter face à son adversaire. Elles lui serviront également à anticiper ses stratégies.

Les conseils et techniques des pros

Pratiquer un sport relève d’une tout autre conception pour Richard. Le showdown l’illustre très bien. C’est un monde de concentration et d’analyses permanentes. La moindre minute d’inattention fait perdre la partie. Si la concentration est autant de mise, c’est que pour se débrouiller, il faut dissocier les bruits, un à un. Il est aussi important de pouvoir évoluer dans un bouquet auditif, tout en analysant et en isolant la pluie battante sur le toit de la véranda. En sachant reconnaître une courbure de table, une balle qui bute sur un défaut de peinture, et s’en resservir à son avantage. En reconnaissant le ralentissement de la balle, pour ne pas se faire piéger.

« Je m’en vais et j’ai les vibrations qui me restent en mémoire. Le mouvement de la balle est toujours présent dans nos oreilles… »

Richard Le Maire, Représentant AS Showdown 44

Avant les tournois, les joueurs de showdown disposent d’ailleurs d’une « minute de chauffe » pour se faire à l’espace. « Lors des premiers matchs, on va essayer d’aller voir les personnes qui jouent pour s’imprégner des lieux et des sons. Une manche ou deux avant, je m’en vais et j’ai les vibrations qui me restent en mémoire. Le mouvement de la balle est toujours présent dans nos oreilles, comme une image le serait pour les voyants». Et si le niveau de concentration est à ce point exigeant, c’est que la pratique éveille et met en alerte tous les sens de celui qui s’y essaie.

Cette focalisation peut-être mise à rude épreuve. Au showdown, tous les coups sont permis pour distraire son adversaire. Les feintes acoustiques, les bruits parasites, tout y passe. L’analyse auditive commence avant même d’entrer dans le jeu. Comme au poker, une attitude peut trahir la pensée. Une personne nerveuse se ressent, bien au-delà des sens. Véronique, grande habituée, a déjà ses techniques pour les repérer. « Si je vois ma concurrente qui fanfaronne ou tout simplement, qui n’est pas dedans, je sais déjà que la partie est gagnée ». Elle nous livre également son habileté à se jouer de ses rivaux. Ce qui concrètement, revient à : balader la balle, de gauche à droite, tarder à l’envoyer, ou encore à feinter un son d’un côté et l’envoyer de l’autre. Toutes les combines sont de sortie.

Si l’environnement sonore peut permettre de gagner la manche, il est aussi des fois où il peut desservir son joueur. « Les répétitions s’entendent et s’enregistrent. Quand vous êtes conscient de l’un de vos défauts, essayez vite de le corriger » , conseille Richard. Pour cela, Véronique ou Véro, comme aime l’appeler son mari, met un point d’honneur à travailler le service des deux mains. Le but ? Devenir le moins prévisible possible en servant en alternance. Ceci, elle l’ancre dans le programme d’entraînement, au même titre que les valeurs d’ouverture sur les autres.

Mixité. Se mélanger pour avancer

Une volonté de mélange qui est directement proposée à l’équipe des six joueurs. Pour évoluer, dans le showdown l’échange est important. En l’absence de professeurs agréés, les joueurs doivent apprendre de leurs erreurs et sur le tas. La transmission est nécessaire. L’équipe grandit ensemble, combat, jusqu’à se connaître totalement. Les gamers ont donc un intérêt particulier à participer aux rencontres sportives et aux championnats organisés chaque année. C’est l’occasion pour les différentes équipes de se confronter à d’autres manières de jouer. Une fois les adversaires, l’espace et le matériel changés, les repères, tactiles et auditifs ne sont plus les mêmes. Cette situation, les membres de l’AS showdown 44 s’y confrontent au moins une fois par an lors de la compétition internationale. Ne leur laisse alors que le choix de ressortir le meilleur de la rencontre.

« Les voyants restent malgré tout très forts. Ils possèdent une multitude de schémas en tête. Plus que n’en aura jamais un non-voyant »

Richard Le Maire, Représentant AS Showdown 44

En théorie, ce sport est accessible à tous. Dans la pratique, depuis deux ans, lors des compétitions, seuls les personnes en situation de handicap sont acceptées. Un fait que déplore la maîtresse de maison. « Je ne sais pas pourquoi ça ne l’est plus, et pour moi, c’est bien dommage. À mon avis, les voyants ont autant de compétences que nous avec les yeux bandés. », son compagnon acquiesce : « Nous, ça nous stimule énormément. Il y a des personnes qui ne vivent qu’entre elles, c’est une cata, il faut se confronter aux autres pour évoluer. »

Si la pratique se rouvrait aux voyants, le showdown attirerait-il en masse pour autant ? Telle est la question que se pose Richard. La pratique requiert une position handicapante. Elle déroge aux sensations connues en privant l’utilisateur de l’un de ses sens. Dans une démarche de recrutement, il se souvient s’être présenté à plusieurs clubs de tennis, sans obtenir le moindre retour positif. « On m’a dit : “C’est un jeu pour gamers, un sport pour ceux qui souhaitent se surpasser ” ». Les seuls participants extérieurs seraient donc des curieux, des challengers, ou tout simplement ceux qui sont déjà touchés, de près ou de loin par la malvoyance. Véronique en appelle à un bouleversement du milieu, souhaitant casser les codes et les groupes. « Ne pas avoir peur de la différence. Ne pas être effrayé par le fait d’être désorienté ». Ce sport, reposant davantage sur des images mentales, tout le monde est sur un pied d’égalité. Et même si le sportif de la maison sait qu’il a développé plusieurs capacités auditives de par son handicap, il tient à rappeler que « les voyants restent malgré tout très forts. Ils possèdent une multitude de schémas en tête. Plus que n’en aura jamais un non-voyant ». Alors, ils espèrent tous deux, qu’un jour une personne puisse rassembler le public et venir faire passerelle entre le monde des non-voyants, et celui des voyants.

La rencontre du public, un challenge de tous les jours

Auprès des personnes aveugles, ce sport n’ameute pas plus les foules. En France, seule une centaine de licenciés est recensée par l’Union Française du Showdown. Depuis plusieurs années, et pour gagner en visibilité, les associations se mobilisent pour que l’activité devienne une discipline aux Jeux Paralympiques. Actuellement, beaucoup de sports olympiques trouvent leur versant dans le monde handicapé. Les non-voyants peuvent également participer à certaines pratiques parallèles aux deux sphères, comme l’athlétisme, la natation, l’aviron, la voile ou le cyclisme. D’autres sports spécialement créés pour cette catégorie, répondent aussi à l’appel. Le cécifoot, le torball ou le goalball en sont des exemples. Alors, comment expliquer que ces jeux soient présents dans la compétition internationale et que le showdown reste quant à lui toujours en marge ? Selon le couple, le manque de cohésion et de communication entre les différentes associations françaises pourraient en être à l’origine. L’idée de créer un comité pour rassembler a été lancée. Richard Le Maire pense notamment que les personnes gardent toujours une mesure de distance avec ce sport. « Ils l’apprécient, mais ne s’engagent pas. Ils observent. C’est intéressant à voir, mais waouh, de là à le faire, c’est autre chose… »

Les dirigeants de l’AS Showdown l’ont bien compris. Sans reconnaissance et contacts extérieurs, le sport ne pourra pas évoluer. Pour survoler les craintes, les démonstrations sont donc les premières solutions à proposer. Alors, ils se déplacent, munis de leur table, dans les écoles, et sur les campus. « C’est très bien accueilli par le public, non-voyant comme voyant d’ailleurs. Ils sont à fond dedans. Certains viennent nous voir sur le temps du midi, ils ne veulent plus s’arrêter », « une chose est sûre, nous sommes prêts à faire des kilomètres pour présenter cette discipline. Elle en vaut vraiment la peine ». Il y a des valeurs autour du sport, que Richard admire particulièrement. Ces rencontres, qui pour lui, représentent déjà une grande victoire. « Le showdown, ça crée de la rencontre entre les gens. Pendant le temps d’un match, il n’est plus question de voyants ou de non-voyants. Ce sport fédère les personnes ».

Marie Le Seac'h

Marie Le Seac'h

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