Le Nemo
Le schéma de la famille est remis en question par les mouvements sans enfant comme le « childfree ». @pixabay

« Mon choix, c’est de ne pas vouloir d’enfant »

De nombreux courants libertaires se sont médiatiquement révélés ces dernières années. Dans cette dynamique, le mouvement que les américains appellent « Childfree » tend à se faire une place en France. Ne souhaitant pas devenir parent, les adeptes de cette théorie, pas si récente, commencent à prendre la parole. Rencontre avec Julie, trentenaire et affranchie de la maternité.

Le Nemo : Tu fais partie de ces gens qui ont fait le choix de ne pas avoir d’enfant. Un choix de vie fort, que certains n’acceptent ou ne comprennent pas. À quand remonte ta volonté de ne pas procréer ?

Julie : À 25 ans, j’étais avec une personne qu’on considère comme « pervers narcissique ». J’ai failli avoir un enfant avec lui car c’était dans nos projets. Ce fut très difficile quand on s’est séparé, et j’ai mis deux ans à m’en remettre. Avec le recul, ça fait peur de se dire « P*****, tu aurais pu avoir un gamin avec ce mec ! ». Avec les pervers narcissiques, quand tu veux briser l’emprise, le contact, il faut stopper tous les liens. Et je me suis dit: « Tu t’imagines avec un gosse ? » Je n’aurais jamais pu partir et je serais restée coincée toute ma vie… C’est la plus grosse prise de conscience que j’ai eue par rapport à la parentalité.

Une telle décision doit résider d’un long cheminement personnel. Y a-t-il eu d’autres raisons qui ont déterminé ce désir ?

Il y a des trucs de « militants ». Je suis hyper pessimiste par rapport à la suite du monde. Je ne crois pas du tout à l’idée d’une révolution ou d’un changement global. Donc pour moi, c’est problématique d’y intégrer un enfant. Après, il y a aussi des raisons plus personnelles. Mes parents sont convaincus que la parentalité a été la meilleure chose qui leur soit arrivée. Ils ont eu quatre enfants, mais je me suis rendu compte que ma mère avait fait des choix de vie à cause de ses enfants. Et je n’ai pas envie de ça. Même si j’ai conscience que ça puisse être cool. Probablement… J’ai des amies qui ont eu des enfants, et je n’aime pas le changement que ça provoque. Elles ne pensent plus que par ça, et ça m’irrite. Elles me disent qu’elles en ressentent l’envie, hormonalement. Ce n’est absolument, mais alors absolument pas mon cas ! Les gamins ça m’horripile (rires). A côté de tout ça, il y a ces gens qui te disent qu’un jour ou l’autre tu en auras envie. Mais non ! J’ai plus de 30 ans et je n’en ai absolument pas envie. Et puis, j’ai eu des problèmes de santé qui se sont greffés dessus après un accident. Apparemment, je serais stérile. Donc, d’un certain côté ça tombe bien (rires).

Tu ne penses pas qu’avoir ta stérilité à l’esprit peut influencer ton jugement ?

Quand j’ai su que j’étais stérile, ça ne m’a pas rendue triste. Donc ça n’a fait que confirmer mon choix. Je pense que c’est un bon indicateur. Et puis le fait de porter un enfant, l’angoisse ! Quand tu y penses, c’est vraiment bizarre. Tu deviens une espèce de caverne sacrée, quelle horreur ! Tu dois pendant neuf mois, faire attention à ce truc, et si ça déconne à un moment, tu en portes la responsabilité et ça fout en l’air ta vie. C’est trop de responsabilités, je crois (rires).

Aujourd’hui tu es en couple et tu partages ton quotidien avec ton compagnon, la parentalité est un sujet pour lequel vous avez dû discuter. Il partage ton rapport à la parentalité ?

Oui, il partage complètement cette idée. Je considère qu’on a construit notre couple de manière saine. Actuellement, on est très au clair dessus et on ne souhaite pas que ce soit bousculé. On a rejeté l’idée que l’on trouve archaïque d’un schéma familial type. La société impose une certaine pression parce qu’une femme doit avoir l’instinct maternel, elle doit vouloir des enfants. Pour l’homme c’est différent. Ce n’est pas obligatoire. Loin de là. La femme serait naturellement faite pour concevoir des bébés. Donc quand je dis que je n’en veux pas, on me regarde un peu comme « Waw, elle est bizarre elle ! ». Et encore ça change. Il y a tout une réflexion sociale qui a le vent en poupe par rapport au choix de ne pas vouloir d’enfant. C’est à la mode (rires), et ça m’arrange personnellement. Mon compagnon quand il le dit, les gens s’en foutent.

Quand tu as annoncé cette volonté à ton entourage, comment cela a-t-il été reçu ?

Je pense qu’à partir de ma séparation avec le « pervers narcissique », j’ai eu un gros moment de relâchement. J’ai rencontré des gens et je me suis lancé dans des groupes politiques féministes assez forts. Et pendant un moment, les gens ont pensé que c’était une petite crise après ce que je venais de vivre. Ma mère n’a pas dit grand chose. Mon père, a priori, ne prend pas trop parti. Mais je pense que si j’avais des enfants, ils seraient ravis. J’ai un frère et une sœur. Je suis pourtant celle du milieu, et pendant longtemps, ça a été la blague de dire que j’allais être la première à avoir des enfants. Au final, ils sont parents et pas moi.
Les gens qui ne veulent pas d’enfants, ce n’est pas nouveau. Cette idée a toujours existé. Avant on les mettait de côté. On a tous l’image de la vieille femme aux chats. Pour autant, on a l’impression que ce mouvement, ce choix de vie évolue et s’implante dans les mœurs. Oui, ça change ! Il y a toujours cette image de « tu vas rester seule et vieille parce que tu n’as pas d’enfant pour te soutenir ». Mais aujourd’hui, je pense qu’on est plus aux faits des choix des individus. On parle de famille de cœur. Des personnes vieillissent et elles ne sont pas pour autant seules et s’en sortent très bien. Je pense que ça change quand même et quand j’arriverai à 50, 60 ans, il y aura suffisamment de gens qui n’auront pas eut d’enfants pour ne plus se focaliser dessus.



« On a tous l’image de la vieille femme aux chats. Pour autant, on a l’impression que ce mouvement, ce choix de vie évolue et s’implante dans les mœurs. Oui, ça change ! »

Julie, fervente partisane du « Childfree »
Est-ce que tu conçois que, par la justification constante que doivent donner les personnes sans enfants, cela puisse paraître comme un militantisme exacerbé ?

Je pense qu’il y a un truc autour de l’explosion du féminisme, enfin, d’un type de féminisme, car c’est un peu mainstream tout ça maintenant. Je pense que ça va pousser des gens à rentrer dedans par militantisme. Les représentations sociales sont trop fortes pour qu’il y ait un vrai mouvement autour de ce sujet. Personnellement, ce choix vient d’abord d’idées politiques. Et je pense que je me suis autorisée à ne pas en avoir, parce que je suis passée par les milieux militants même si je n’aime pas ce terme. Je ne sais pas trop…

Avec plus de visibilité sur ces engagements, la parole pourrait-elle devenir plus libre et plus ouverte ?

Je pense, oui, et c’est déjà le cas depuis quelques années d’ailleurs. Je dirais cinq ou six ans. Depuis l’explosion de tous les militantismes qui étaient considérés comme « durs » avant. Je pense au féminisme, au véganisme, à l’écologie. Quand je suis arrivée dans ces milieux-là, c’était le stéréotype des trois zozos énervés. Aujourd’hui, c’est plus ouvert et c’est surtout plus accepté.

Pierre Merceron

Pierre Merceron

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