Le Nemo
Laetitia Ohnona au milieu des livres de l'Espace Simone de Beauvoir pour la diffusion de son documentaire Elle l'a bien cherché, le 7 décembre 2019 © Bettina Laouar

Lætitia Ohnona, 1m55 et demi de poing levé

À travers l’œil de sa caméra, Lætitia Ohnona, documentariste et ancienne journaliste, partage sa lutte contre le sexisme. Son documentaire Elle l’a bien cherché, diffusé sur Arte en 2019, dépeint une dure réalité judiciaire auxquelles se confrontent le personnel de ce rouage juridique et les victimes de viol. Une production sensible qui lui tient à cœur.

Enthousiaste et vive, Lætitia Ohnona prend place au milieu des livres et des posters féministes. Toujours un œil sur son portable branché, elle s’accompagne d’un café. C’était déjà son arme contre la fatigue lors des derniers mois de travail sur son documentaire : Elle l’a bien cherché. Diffusée par Arte durant l’été 2019, son œuvre audiovisuelle raconte le quotidien de la brigade des mœurs de Nantes. Parfois maladroitement, parfois avec émotion, ils sont de ceux qui traitent, chaque jour, les dépôts de plainte pour viol. Un documentaire qui signifie beaucoup pour sa réalisatrice. 1 mètre 55 et demi de conviction et d’ambition, Lætitia Ohnona voudrait soulever des montagnes pour réveiller la société.

Aussi difficiles soient-ils, les sujets qu’elle préfère traiter sont emplis d’injustices et de tabous. C’est donc de manière naturelle qu’elle s’est tournée vers la place sensible des femmes dans la société. « C’était comme une évidence pour moi. Peu importe son entourage, il y a forcément, au minimum, une femme victime d’agression sexuelle ou de viol autour de soi. C’est une vérité qui m’a frappée et dont je voulais parler. Le sexisme est omniprésent dans notre société. La preuve, en 2019, les femmes ne travaillent, théoriquement, plus pour un sou à partir du 5 novembre à 16 h 45. » À l’aide de sa caméra, Lætitia décide de lutter pour le droit des femmes. Un combat qu’elle mène avec bienveillance contre un « système bancal ».

D’évidence en évidence

La tête perdue dans ses souvenirs, elle raconte comment sa professeure de 5ᵉ, au passé de journaliste, a été déterminante pour sa vie. Modèle pour la jeune Lætitia, elle a suivi, peut-être inconsciemment, les pas de son enseignante. « À y repenser, elle avait un peu le même parcours professionnel que moi. Déjà, elle avait été journaliste… Mais surtout elle avait aussi une appétence pour les sujets lourds. Je me souviens qu’elle avait écrit un livre sur les meurtres conjugaux. » Cette professeure a nourri, chez l’élève qu’elle était, un désir presque inévitable de se sentir utile. « Entre archéologue, détective privé, psy ou encore avocate, le journalisme a été la porte ouverte à tous ces métiers. Je voulais enquêter, fouiller, soulever des questions pertinentes. Je pense, qu’au fond, j’ai toujours su que je serai journaliste ». Dès ses 12 ans, elle rédige ses premières nouvelles et à seulement 14 ans, elle sait déjà qu’elle veut travailler dans la presse.

Pour autant, même si elle en était consciente, elle réalise volontairement un DEUG en droit avant de débuter ses études de journalisme . « J’aime énormément le milieu judiciaire et ça me semblait très important d’acquérir des connaissances dans ce domaine. J’ai même pensé, pendant quelque temps, à passer le barreau mais je ne l’ai jamais fais ». Avec ce bagage de deux ans en droit, elle réalise sa maîtrise à l’ISCPA en journalisme et une spécialisation radiophonique. À l’issue de son stage de fin d’études, au journal Le Vrai Journal de Karl Zero, elle est embauchée en CDI. Avec pour seule hâte de travailler, elle débute sa carrière à seulement 20 ans. « Ce média, il était vu comme le journal de ceux qui osent… Très vite, j’ai pu réaliser ma première grosse enquête. C’était un long papier sur les viols commis par le corps médical. » Si à l’époque Lætitia n’a pas laissé son âge être un frein, elle se rend compte aujourd’hui, avec émotion, que c’était une chance d’avoir pu traiter, si jeune, un sujet aussi éprouvant.

« Ce documentaire c’est beaucoup de qui je suis, de ma sensibilité. »

Laetitia Ohnona

Un documentaire au cœur de l’actualité

Il y a maintenant 10 ans, la justicière à la caméra a quitté son poste de journaliste pour être réalisatrice indépendante à plein temps. Pour Lætitia, sa dernière œuvre en date a été très importante : « Ce documentaire, c’est beaucoup de qui je suis, de ma sensibilité ». Il montre l’envers d’un décor judiciaire qui semble dépourvu face à ce crime : le viol. « Je ne voulais pas donner une vision négative de la brigade. Ils m’ont accueillie et ont accepté de montrer, sans restrictions, une réalité fragile et pesante. J’espère que les spectateurs ne les ont pas blâmés car le but était de voir leur quotidien pour mieux comprendre les failles de ce système. » La documentariste tenait, alors, à pointer les lourdes responsabilités qui pèsent sur les personnes de ce rouage. Elle l’a bien cherché insuffle, par le regard de Lætitia, une compassion pour la brigade des mœurs de Nantes et le service médico-légal de Paris. « Ils ont vraiment joué le jeu à 100%. Je suis très reconnaissante, car ils m’ont laissée n’être qu’une petite souris… Une caméra qui regarde par le trou de la serrure ».

Un documentaire qu’elle a pu réaliser après sept ans de persévérance lourdement agrémenté par le mouvement #Metoo. « C’était une belle petite révolution. Tous les témoignages qui en ont résulté et voir la puissance de cet hashtag, c’était beau. Mais, en ce qui concerne mon travail, ça l’a considérablement ralenti ». Avec son retentissement colossal, #Metoo a suscité de la méfiance de la part des services médico-légaux ainsi que de certaines chaînes de télévision. Finalement, c’est Arte qui lui a donné carte blanche pour le réaliser. Au plus grand plaisir de Lætitia, pour qui la chaîne était un premier choix.

« Je n’aurai pas pu traiter mieux ce sujet qu’avec de la vidéo. Ç’a été l’outil idéal, il était même nécessaire ! Je devais rendre visible de système. ». Si, bien souvent, les documentaires sont retravaillés par la production, le « chat noir » (surnom de Lætitia donné par la brigade des mœurs) du sexisme a pu laisser intact la construction de son œuvre. En échange, elle a dû faire une seule et unique concession : le titre. « Elle l’a bien cherché devait s’appeler “Un petit viol et puis s’en va” mais Arte s’y est opposé. Au début, j’ai insisté car je le trouvais plus fort, mais j’ai fini par céder. J’avais déjà de la chance que la chaîne ne s’en tienne qu’à un changement de titre ».

« Ne pas assumer son féminisme par peur de blesser ceux qui se rangent de l’autre côté de la balance : c’est ça le vrai problème »

Laetitia Ohnona

Plus qu’un métier : un combat

Pour les femmes ayant témoigné, leurs participations au documentaire ont été « quelque chose de constructif » qui ressort de leurs malheurs. Une information qui rassure et réconforte Lætitia dans son travail : « ça me permet de comprendre que je ne l’ai pas fait en vain. Si j’ai aidé ne serait-ce qu’une personne, c’est une victoire ». Pour faire face à ces scènes intimes et sensibles qu’elles partageaient sous les yeux de la caméra, Lætitia se mordait fermement la joue. « Je me souviendrais toute ma vie de ce jeudi 18 janvier. Du lever au coucher du soleil, toutes les victimes de viols entrant dans le service médico-légal m’ont autorisée à filmer. On ne parle pas de deux ou trois personnes… C’était une victime par heure ! Ça a été une journée très dure, vraiment chargée en émotion ».

Cachée derrière son rôle de réalisatrice, elle mettait à distance ses émotions en se concentrant sur la caméra. « Certains soirs, je suis rentrée chez moi le cœur lourd, je n’étais vraiment pas bien. Mais c’était une évidence, je devais réaliser ce documentaire. » Les yeux écarquillés d’incompréhension, elle met le doigt sur ce mot qui semble encore poser problème : féminisme. « Aujourd’hui c’est presque un gros mot de dire qu’on est féministe ». Sans reprendre sa respiration, elle s’interroge sur ses personnes qui ne veulent pas, consciemment, l’égalité entre les sexes. « C’est comme si on devait, encore aujourd’hui, expliquer pourquoi ce n’est pas bien d’être raciste. Ne pas assumer son féminisme par peur de blesser ceux qui se rangent de l’autre côté de la balance : c’est ça le vrai problème ».

Finalement, les sujets lourds, ceux d’une gravité éloquente, lui ont toujours été plus simple à réaliser que ceux bercés par la légèreté : « J’aime relever des défis dans tout ce que je fais, je ne prends pas plaisir si je ne me surpasse pas ! Puis en tant que journaliste impliquée dans les questions de l’égalité, il m’était insensé de ne pas traiter des viols ». Son prochain documentaire ? Elle souhaite le réaliser sur l’éducation sexuelle. « Je me suis rendu compte que le vrai souci provient d’un manque, ou plutôt d’une absence d’éducation sexuelle. Moi, ma fille, à 10 ans et elle sait ce qu’est le consentement ». Dans l’idéal, elle voudrait réaliser des documentaires comme outil de formation à destination des magistrats. Pour améliorer les conditions de vie des femmes en France, elle tente, derrière l’œil de sa caméra, d’apporter sa patte à la lutte. Lætitia Ohnona, c’est un 1m55 et demi de poing levé et de bienveillance.

Bettina Laouar

Bettina Laouar

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