Le Nemo
Danseurs en soirée - Crédit : Pexels / Mauricio Mascaro

Soirées techno : starter pack

Dans les soirées techno, chacun tient son rôle. Du fin connaisseur qui dandine à peine la tête à ceux qui en ont un peu trop pris, en passant par les danseurs infatigables, c’est toujours la même mise en scène de soi. Parce que le contexte sanitaire nous a volé la teuf, retour attendri sur ces soirées qui viennent à nous manquer.

00h30, place de la gare, on attend la navette. Un festival techno de province a réveillé le complexe du parisien manqué chez les gens qui n’en sont pas. Vous voyez, ce complexe qui veut que moins t’es parisien, plus tu compenses en excentricité vestimentaire.

Elles attendent, les Clarisse et les Garance, avec des paillettes collées sur le front ou sur les joues, avec leurs chaussures à plateformes, leurs lunettes minuscules aux verres rose pâle. Ils attendent, les Robin et les Ludovic, avec leurs pantalons trop courts (à moins que ce soit fait exprès) et leurs chemises bariolées. On dirait des cosplays de Bill Cosby. Et puis il y a toujours ce mec, avec son déguisement d’animal. On sait qu’on le retrouvera dégoulinant de sueur devant le DJ avec les paupières retroussées, en train de s’accrocher à un caisson de basse comme s’il essayait de rentrer avec lui ce soir.

On est là, presque en rang. La navette est en retard.

Il commence à y avoir beaucoup de monde, avec beaucoup de choses à prouver. Qui sera le plus edgy ? Le plus ridicool ? Qui connaîtra le DJ parce qu’il « l’a vu au Trésor à Berlin en B2B avec l’autre là » ? Il y a quelque chose d’admirable chez ces gens qui tiennent leur rôle alors qu’on attend debout comme des flans, une navette prêtée par la mairie du bled depuis une demi-heure.

Elle arrive

Le troupeau fluorescent s’agglutine devant les portes.

On monte et on s’assied sagement comme si on partait en classe de mer à Quiberon sauf que là, si on essore tout le monde, on a de quoi récupérer assez de kétamine pour assommer le zoo de Beauval. Le chauffeur du bus sourit, il doit se sentir comme ces parents qui accompagnent leurs adolescents au NRJ music tour. Les conversations sont toujours plus ou moins les mêmes dans ce genre de soirée.

« Tu vas à Dour cet été ? » « Non mais Nina Kraviz elle a percé parce qu’elle est bonne » « La concrete c’est bon ça m’a soulé.e, c’est que de l’évènementiel maintenant ».

On descend du bus, et on se prépare à entrer dans l’arène. Chacun se recolle les paillettes qui commencent à glisser sur les sourcils à cause de la sueur, réajuste ses chaussettes hautes, enfile son sac banane comme le carquois d’un Robin des Bois version t-shirt résille.

Entrée des artistes

A l’intérieur, tout le monde a déjà l’air un peu moins idiot que dans le bus. Ici, au moins, le déguisement prend son sens. Ça y est, on a le droit d’avoir l’air possédé devant le « pontsi pontsi pontsi » de la musique. On peut ne plus jamais sourire pour avoir l’air cool. On peut juste taper du pied en ayant faussement l’air ailleurs. On finit quand même par se demander pourquoi la plupart des gens ont l’air d’avoir un cintre coincé dans les gencives. Ça doit leur faire vachement mal.

Là, on repère le groupe des vieux de la vieille. Ceux qui étaient là aux free party de la cambrousse avant tout le monde. C’est la version « moi j’avais qu’une orange à Noël et ça m’allait très bien » de la teuf. Plus loin, un inarrêtable en béquilles. Il aura sans doute cédé au fomo (Fear Of Missing Of : expression anglophone désignant une anxiété sociale à rater un évènement, ndlr.). On dirait une espèce de mante religieuse qui se débat sous une immense boule disco. J’espère pour lui qu’il va rentrer tout seul. Ils finissent mal, les mantes religieuses qui pécho.

On arrive devant le son

C’est le cœur de la scène, les rôles sont à leur maximum. Les cheveux balancent de gauche à droite, les pieds tapent le sol, les bras cognent inlassablement des murs imaginaires. On est tous logés à la même enseigne, personne ne sait comment danser sur ces morceaux. En vérité, on ne peut pas. On devrait capituler, mais on persiste et on tape du pied en prenant l’air super sûrs de nous. Le bluff total.

Quand on observe autour de soi, on se demande si on n’est pas dans une nouvelle version du clip de thriller, mais avec les gueules cassées de la première guerre mondiale que quelqu’un ferait bouger avec des fils attachés à leurs articulations. Les mâchoires se tordent dans tous les sens, les gueules sont indéfinissables, les bras ont l’air d’être atrophiés. On pourrait faire un 150 mètres dos crawlé dans leurs pupilles vu la taille qu’elles ont atteint.

4h, lumière. Les néons palpitent puis s’allument franchement. Les morts-vivants ont du mal.

La scène est apocalyptique, les paillettes pendouillent sur les joues. Le sol ressemble à la scène après un concert de Dolly Parton. Les cheveux sont collés aux fronts, les marcels maculés de bière blanche, on ne sait plus trop qui on est, ni comment se comporter.

Clap de fin. On redevient qui on était quelques heures avant.  

Les derniers survivants clopinent jusqu’à la sortie, les yeux plissés et la banane un peu plus vide comme si, elle aussi, avait passé une super soirée. Dehors, devant le bâtiment, les plus vaillants reniflent leur carte bleue et cherchent désespérément un after où finir de s’épuiser. Pour les autres, game over. C’est le début de la « walk of shame ». On traîne ses os jusqu’à la conserve de raviolis que maman a laissé dans le frigo, et on revient à sa vie normale.

On remet ça jeudi prochain ?

Stéphane Germain

Stéphane Germain

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