Le Nemo
Des chasseurs ramenant leurs gibiers, ici des faisans. @pixabay

Le « Permis à 0€ », quand la chasse fait son merchandising

La hausse des accidents liés à la chasse fait toujours réagir. Tout comme les faveurs accordées aux chasseurs par les pouvoirs publics. Dernièrement, l’ouverture de la chasse pendant le confinement, quand tous les autres loisirs sont suspendus. D’aucuns diront que leur poids politique est en décalage avec ce qu’en pensent les français. 

La gratuité pour chasser. Voilà ce que proposent certains départements français depuis quelques années. Il existe, dans l’hexagone, deux forces, deux lobbys, qui s’affrontent dans une lutte médiatique et idéologique autour de la chasse. D’un côté, le lobby pro-chasse fort de l’appui de l’État et de son implantation dans le monde rural, défend son rôle cynégétique (tout ce qui se rapporte à la chasse) et environnemental. De l’autre côté du ring, des associations et militants anti-chasse. Selon eux, les chasseurs détruisent et ne sont, en rien, un maillon positif de la préservation de l’environnement.

« Un putsch politique »

La chasse est le troisième loisir des français, après le football et la pêche. Avec un peu plus d’un million de licenciés, le secteur compterait jusqu’à 5 millions de chasseurs selon la Fédération nationale de la chasse. Ceux-là n’ayant pas renouvelé leur permis. Lors de sa campagne pour les élections présidentielles, le candidat Macron était allé à leur rencontre lors de l’assemblée générale de la Fédération nationale, le 14 mars 2017. Il tenait un propos très élogieux envers eux. « Ce que la chasse représente ? C’est une activité culturelle, économique, environnementale et sociale, d’une grande importance pour le pays, c’est un mode de vie ! ». Se mettant les chasseurs dans la poche, il leur avait notamment promis de ne pas les oublier en cas de victoire finale. Désormais président de la République, la promesse a été tenue en août 2018. Le permis national de chasse a vu son prix baisser de moitié, passant de 400€ à 200€. Un décret, voté en décembre 2019, a permis une grande réforme de la chasse : regroupement des organismes ressources, et surtout « gestion adaptative » des espèces chassables. Ces « cadeaux » offerts aux chasseurs ne plaisent pas à tout le monde. Le 2 juillet dernier, au micro de France Inter, Pierre Rigaux, militant médiatisé pour l’abolition de la chasse, parlera même de « putch politique » du lobby de la chasse. Il dénonce les liens trop étroits des chasseurs avec le monde politique.

Dans le même temps, sur le territoire, des initiatives sont entreprises pour promouvoir la pratique de la chasse. L’exemple le plus parlant est celui du permis gratuit. De nombreuses questions s’agitent pourtant autour. Pour mieux comprendre cette proposition, la focale s’est posée sur la Vendée. Ce territoire est assez représentatif de la dynamique nationale. C’est la Fédération Départementale de la Chasse de la Vendée, porteuse du programme, qui présente son projet. La gratuité aurait pour objectif d’ouvrir socialement le secteur.

Une telle proposition de la part de la Fédération se justifiait par la diminution constante du nombre de chasseurs, chaque année. Avec le vieillissement naturel de la population (l’âge moyen des chasseurs est de 56 ans), les nombreuses polémiques autour de sa pratique et de son budget conséquent, les raisons de ranger le fusil sont nombreuses. Selon Sébastien Farau, directeur de l’antenne départementale, c’est un peu plus de 300 chasseurs qui stoppent leur pratique chaque année. Le programme de gratuité veut donc rééquilibrer ces pertes. « Le permis gratuit c’est un examen à passer. Les candidats reçus valident leur permis pour 0€ (entre 140 et 180€ en moyenne en temps normal), des promotions chez nos partenaires leur sont proposées pour s’équiper. Enfin, la fédération leur trouve un territoire de chasse. » détaille-t-il. La gratuité proposée par les dirigeants de la chasse vendéenne se veut, avant tout, être une démarche sociale. La chasse est un loisir coûteux. Selon une étude menée par Le Monde, une saison de chasse reviendrait à 2 800€ par chasseur.

« Ce permis à 0€ a été une réussite ! Le nombre d’adhérents a bondi. »

Sébastien Farau, directeur de la Fédération départementale de la Chasse de la Vendée

En 2016, quand le permis gratuit est proposé pour la première fois, le coup de communication semble dépasser les espérances. Le sourire aux lèvres, Sébastien Farau nous donne les chiffres. « La première année du permis de chasse, c’est un peu plus d’un millier de personnes qui ont passé ce permis. La deuxième année, il y avait 800 candidats. Environ 600 personnes pour cette édition. » Une baisse importante donc, qui a obligé la Fédération de chasse a stopper le programme en juin 2019. Cette baisse reste à nuancer. Avant le « permis à 0€ », l’organisme recevait, chaque année, 250 demandes environ. Malgré la baisse significative, le taux de demande reste bien au-dessus des chiffres précédents le programme.

De son côté, le grand public n’a pas aussi bien accueilli cette gratuité. Malgré une ruralité très présente en Vendée, la population s’est inquiétée d’un nombre plus grand de chasseurs dans ses campagnes. Cette critique, Sébastien Farau la repousse : « Chasser ce n’est pas seulement prélever ! Il y a toute une partie en amont de gestion de la biodiversité. N’oublions pas que la fédération est une association de loi 1901 au titre de la préservation de l’environnement. » Et cette image du chasseur garant de l’équilibre de la nature est très présente, souvent énoncée comme un rempart aux critiques. D’ailleurs, un chasseur croisé dans le nord-ouest du département nous confie : « Je ne me considère pas comme un tueur. J’aime autant me promener dans la forêt ou les marais et ne rien tirer si je n’en ai pas l’occasion. Je passerai une aussi bonne journée que si je prélève quelques oiseaux ou lapins. » Ce rôle de médiateur des écosystèmes n’est qu’un leurre pour les opposants à la chasse.

François Darlot est le président du Rassemblement pour une France sans Chasse, le RAC. Née en 2002, cette association souhaite un modèle de société basé sur le rapport pacifique avec la faune du pays. Les militants prônent, notamment, le maintien des activités humaines dans un rapport non-agressif, avec les animaux sauvages. Opposant de toujours, François Darlot nous livre son analyse sur ce permis gratuit : « Le nombre de chasseurs diminue chaque année. Dans les années 60, il y avait 2,5 millions de chasseurs. Aujourd’hui moins d’un million. Cette baisse constante leur fait peur et donc ils cherchent par tous les moyens
à maintenir leur nombre. »
Cette double lecture, considérée comme de l’hypocrisie par les anti-chasse, se retrouve dans le jargon des chasseurs. Les chasseurs ne tuent pas, ils « prélèvent ». Réelle hypocrisie ou jargon spécialisé ?

La biodiversité comme cheval de bataille

Chaque année, l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS) publie un rapport sur la biodiversité et la chasse en France. À travers ces documents, plusieurs contradictions apparaissent. Les chasseurs justifient leur pratique par la régulations des espèces « nuisibles ». Ils affirment aussi l’apport de leur contribution à l’équilibre de la nature, pour éviter toute surpopulation d’une espèce par rapport à une autre. Ce chasseur interrogé poursuit « La fédération départementale fait énormément de choses en matière environnementale et d’éducation ! On l’oublie trop souvent. » Ces documents issus de l’autorité publique montrent pourtant que, chaque année, ce sont environ 20 millions d’animaux d’élevage qui sont lâchés dans la nature. Cette pratique est répandue en Vendée, notamment pour des espèces comme le canard, le faisan ou encore la perdrix. Quelle utilité environnementale ? Chacun ira de sa réflexion. Deuxième contre-vérité, les populations de sangliers et cervidés ont été développées depuis la fin des années 80. L’objectif était d’accroître une population suffisamment large pour la chasser sans mettre en péril l’espèce. Il est donc faux de dire que c’est pour lutter contre la prolifération naturelle des espèces que le chasseur est indispensable. En 1976, 60 000 sangliers ont été tués selon l’ONCFS en France. En 2016, ils sont 700 000. Cela ne semble donc pas être le fruit du hasard. Selon le RAC et son président, cette politique veut contrer le déficit de populations des espèces (faisans, perdrix…). Ces animaux sont surchassés, ou trop impactés par l’urbanisation et l’agrochimie.

« Entre l’animal et l’Homme, c’est la raison du plus fort qui l’emporte ! »

François Darlot, président de l’association Rassemblement pour une France sans Chasse (RAC)

En Vendée, les populations de sangliers provoquent des accidents et des dégâts. Les chasseurs légitiment donc leur utilité par le nombre d’animaux tués et présentés comme nuisible. Un chasseur du sud du département, près de Luçon, nous l’affirme par téléphone : « Je pense que le rôle des chasseurs est très important ! Sans nous, de nombreuses espèces nuisibles proliféreraient et causeraient de nombreux dégâts. Regardez ce que provoquent les sangliers ! » Mais ce sont bel et bien les chasseurs, qui ont favorisé l’expansion des populations de sangliers.

Dans un territoire rural, la chasse représente un maillon du lien social très important. Ces parties de chasse sont la seule véritable activité extra-professionnelle pour certains, voire la seule activité sociale pour les retraités. Ajoutés à cela, les élus locaux sont très souvent intégrés au milieu. C’est d’ailleurs un des grands reproches fait aux chasseurs : leur proximité avec le pouvoir politique. Le président de la RAC dénonce la présence du lobby de la chasse dans les cercles du pouvoir. Selon lui, certains membres sont présents dans des réunions où ils ne sont pas invités. « Leur influence est grande, Thierry Coste fait la bise à Macron ! Ça donne le ton ! » rajoute-t-il. ( n.d.l.r. Thierry Coste est un lobbyiste français de la Fédération nationale des chasseurs et secrétaire général du Comité Guillaume Tell, qui soutient les utilisateurs d’armes à feu en France.) Sa présence à une réunion précipitera notamment, la démission de Nicolas Hulot du ministère de la transition écologique et solidaire, en 2018.

Au national comme au local donc, la chasse a ses sympathisants. La Vendée n’échappe pas à la règle. Maires, adjoints, ou encore élus départementaux, comme Martine Aury. Conseillère départementale, élue Chasse Pèche Nature et Tradition et en charge de la branche féminine du parti au national, elle a participé au développement du programme « permis à 0€ » pour le département.

Avant de rentrer dans le propos, il est important de préciser que Martine Aury chasse, tout comme son mari. Profondément convaincue du bienfait de la chasse et des chasseurs, il semble que pour elle, l’aide du département soit tout à fait logique. Depuis 2016, le département de la Vendée subventionne à hauteur de 25 000€ ce programme, chaque année. Retrouvé dans les comptes-rendus d’assemblée générale de la Fédération de chasse, l’investissement pour le permis gratuit s’élève à 120 000€. La collectivité participe à presque 21% de ce coût.

Féminiser la chasse, c’est sérieux ?

Le « permis à 0€ » a été lancé pour plusieurs raisons comme évoqué précédemment. Une des mesures forte et très politique était de vouloir féminiser la discipline. Avancée maintes fois, cette raison nous a poussé à nous intéresser de près à ce qu’il se fait en matière de féminisation de la chasse, en Vendée.

En 2018, les femmes représentaient un peu plus de 2% des pratiquants en France toujours selon l’étude du Monde. La Vendée partageait ces chiffres. L’enjeu était de vouloir atteindre les 20% de chasseresses à l’horizon 2020. Le département de la Haute-Vienne était parvenue à prétendre à une évolution de ce genre. Seulement aujourd’hui, en France comme en Vendée, la part des femmes n’a pas beaucoup évolué. En 2020, 2,5% des permis ont été délivrés à des femmes, comme le communique la Fédération Nationale de la chasse sur son site. Dans les faits, entre 300 et 350 chasseresses (sur 14 000 pratiquants) ont souscris à un permis de chasse pour la saison 2018-2019 en Vendée.

Cette volonté de féminiser la chasse semble surtout avoir été marketing. Les questions d’équité et d’égalité entre les sexes attendant encore des réponses concrètes. Plusieurs fois contactée, la présidente de l’Association Départementale de la Chasse au Féminin n’a jamais voulu répondre à nos appels. Il semblerait que les mauvais résultats de ce programme en matière de féminisation ne la place en position délicate pour s’exprimer sur le sujet. Pour le département, la faute est aussi partagée avec les chasseresses qui ne se seraient pas suffisamment emparées du sujet. Lors de la conférence de presse pour le lancement du « permis à 0€ », la conseillère départementale Martine Aury avait insisté sur l’importance de féminiser le secteur. Celui-ci souffrait d’un déficit d’image, et d’une surreprésentation masculine. L’élue Chasse Pèche Nature et Tradition avait même proposé l’organisation de journées de chasse entre femmes. L’objectif ? Favoriser l’intégration des chasseresses. Trois ans plus tard, elle nous avouera qu’aucune journée n’a été mise en place et qu’aucun programme de féminisation n’est prévu dans les années à venir. Informations confirmées par le directeur de la Fédération de chasse, Sébastien Farau.

21 % de l’investissement du « Permis à 0€ » vient du département

Si les chiffres montrent un apport non négligeable du département, la Fédération explique de son côté, prendre l’intégralité du financement à sa charge. Le directeur de la fédération nous dira même que cette subvention n’est destinée qu’à la communication du permis gratuit. 25 000€ par an, pour de la communication portant sur une seule action de l’organisme. Cela peut susciter quelques interrogations tant le montant paraît élevé. Et c’est là que le bât blesse puisque le son de cloche est différent chez la conseillère départementale. Selon elle, « le département finance ce permis gratuit ». Il est bel et bien avéré que l’argent donné par le département de la Vendée finance, en partie, ces permis gratuits. Mais pourquoi nous mentir ?

La manœuvre de Sébastien Farau se dévoile un peu plus tard. En nous cachant le financement direct du département, le directeur de la fédération compte éclipser l’investissement d’argent public. Le contribuable finance donc une activité de plus en plus décriée. La polémique n’est pas très loin quand on écoute le président du Rassemblement pour une France sans Chasse. « Le RAC est reconnu d’intérêt général depuis 2005. On ne reçoit aucune subvention de l’état et des collectivités. On nous considère uniquement comme des trublions. Ils en ont rien à foutre de nous et préfèrent privilégier les chasseurs… »

De la violence dans les deux camps

Un élément surprend dans les discours de certains élus locaux : la méconnaissance de l’opposition et des éléments qui leur sont reprochés. Quand nous demandons à Martine Aury quel regard elle porte sur les mouvements d’opposition à la chasse, sa réponse est des plus étonnantes. Elle généralise les anti-chasses aux « vegans » (lire VEGUAN, n.d.l.r) et les accusent d’être violents. Elle semble s’égarer dans son argumentation, allant même jusqu’à les accuser de « terroriser » les agriculteurs et leurs exploitations. Pour l’élue, cette violence viendrait uniquement des opposants. « La chasse, il faut y aller pour la comprendre ». Le chasseur souffrirait, d’après elle, d’une image de destructeur, complètement erronée. La méconnaissance de l’autre explique certainement, le large fossé qui sépare pro et anti-chasse.

Il ne faut pas non plus éluder qu’une certaine violence interagit entre ces deux groupes. Très régulièrement de manière verbale, cette violence s’exprime aussi parfois physiquement. Sébastien Farau regrette l’accueil réservé aux employés de la fédération. En Vendée, c’est le collectif Abolissons la Vénerie Aujourd’hui (AVA) qui agit. Ce collectif s’est formé en 2017 et milite pour l’arrêt de la chasse à cour. L’annonce de ce permis gratuit a déclenché plusieurs actions de leur part. D’abord sur les réseaux sociaux, insultes et articles militants fleurissent. Des actes de vandalisme ont été commis par la suite. Les voitures des employés de la fédération ont notamment été rayées et leurs pneus crevés. En dehors de la fédération, ce climat tendu s’exprime également sur les terrains de chasse. Là-bas, les chasseurs subissent des actions parfois violentes de la part de leurs opposants. Leurs réponses le sont parfois tout autant. Des enquêtes sont même menées par la gendarmerie à ce sujet.

Ce programme de gratuité déclenche de vives réactions. Si les chasseurs et leurs opposants ne partagent pas grand chose, un point les rapproche : la violence viendrait de l’autre camp. Or, ces deux lobbys, désormais dos à dos, se rendent coup pour coup. La Fédération vendéenne de la chasse a mis en place le « permis à 0€ » pour regagner des pratiquants. Sous couvert d’accessibilité, de féminisation, la chasse vendéenne et plus largement française, semble chercher un moyen de stabiliser ses effectifs. Dans le cas contraire, elle perdrait certainement l’appui des politiques et s’effondrerait sans un réel soutien de la population. Cette dernière paraît usée des abus et déboires de la chasse. Réussite dans certains départements, chou-blanc dans d’autres. Le permis gratuit reste l’exemple même d’un système traditionnel se raccrochant à ses acquis, sans se remettre réellement en question.

Pierre Merceron

Pierre Merceron

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