Le Nemo
Photo Mathilde Guiho

Mathilde Guiho, garder les images

Mathilde Guiho est photographe et vit à Nantes. Ses photographies témoignent de son talent à raconter de manière poétique le monde qui l’entoure. Malgré la suspension de son exposition à la Galerie Gaïa à cause du confinement, la photographe reste positive et ne manque pas de projets.

Photo Mathilde Guiho

Un auto-portrait. Lumière rouge, yeux clos, sourcils fins à la ligne franche. Les paupières qui effectuent le parfait trajet inverse. La ligne oblique du nez, celle horizontale de la bouche. Les cheveux relevés en un chignon, contrebalancés par les boucles d’oreilles qui semblent suspendues au creux du cou. La tête tournée de trois quarts, le dos fait face. Le col roulé est rayé d’une ligne unique. Une expression à la fois tragique et apaisée, farouche et mélancolique. Elle a les airs graves d’une Bérénice, jeune femme du roman d’Aragon. Pourtant, dans la vie, la grande et mince brune à frange, au regard doux et curieux, a le rire facile. Sa dernière exposition se tenait depuis le 3 octobre à la Galerie Gaïa à Nantes, dans le cadre du festival la Quinzaine Photographique Nantaise. Comme beaucoup d’autres, elle a été interrompue par la fermeture des lieux culturels le 29 octobre. Cette mise à l’arrêt aurait pu entamer la motivation de la photographe Mathilde Guiho. D’autant plus qu’elle la trouve absurde et estime que les films et les livres ont été les refuges du confinement pour beaucoup. À ses yeux, la culture est essentielle. Si elle avoue se sentir démunie, elle garde malgré tout foi en l’avenir. « J’essaye de ne pas me laisser atteindre par les peurs des autres et à veiller à simplement faire des choses qui me font du bien chaque jour. Même si c’est barbouiller une feuille de peinture bleue. »

« Je commençais à chercher des images autour de moi, ou plutôt à vouloir les garder : à être envoûtée par ça »

Mathilde Guiho, photographe
Photo Mathilde Guiho

Mathilde est née il y a vingt-neuf ans et a grandi à la campagne, sur les bords de la Loire. Elle obtient un Bac littéraire option mathématique et poursuit ses études en licence de sociologie. Son attrait pour l’image s’est révélé à l’achat d’un appareil photo argentique dans une brocante : « Je commençais à chercher des images autour de moi, ou plutôt à vouloir les garder : à être envoûtée par ça ». Après avoir expérimenté pendant plusieurs mois, son choix est fait : elle se formera à la photographie à l’école. Elle passe un Bac professionnel photographie en un an au lycée Léonard de Vinci de Montaigu (85) puis valide en 2014 un BTS photographie au Lycée Jean Rostand à Roubaix (59), l’une des cinq seules formations publiques en France. « Il y a beaucoup d’écoles d’art appliqués et d’art en général à Lille et à Roubaix. Même si les a-priori sur la ville la font passer pour le dernier endroit à choisir, j’ai des super souvenirs de ces moments et j’ai adoré vivre là-bas ». Des workshops animés par des photographes comme Martin Bogren ou Arja Hyytiäiennen sont venu enrichir sa formation. « Je prenais conscience de la force de langage de ce médium et des possibilités d’écriture qui en découlait. C’était un moment assez fort et riche de découvertes, quelque chose en moi se mettait en mouvement, en recherche. » Ses études sont aussi et surtout l’occasion de se former à la technique : fonctionnement de l’appareil, cadrage, lumière. « Je suis contente de ce choix car ça m’est vraiment une base solide, même si plus tard j’ai dû apprendre à déconstruire cette idée d’une ‘”bonne” photographie. »

Photo Mathilde Guiho

Les voyages vont jouer un rôle important, ils vont nourrir son imaginaire. Après une première escale en Turquie, elle s’installe huit mois au Canada où travaille pour la MPM (Maison Photo Montréal). Elle part ensuite en Grèce pendant six mois. Elle s’y rend en premier lieu afin de réaliser une série photographique. Sa mère, quarante ans plus tôt, avait réalisé un voyage dans l’île grecque de Kerkyra. Ce voyage est l’occasion pour la photographe de travailler sur « les traces fantomatiques d’un voyage qui était forcément beaucoup imaginaire. » La séquence, qui s’intitule Apo Mesa, révèle un voyage tout en douceur, noir et blanc et couleurs mêlés, avec cette pointe de mélancolie et de contemplation propre à son travail. Quelques portraits, des oliviers comme ceux avec lesquels sa mère a travaillé, l’eau et des paysages tourmentés. Ses thèmes de prédilections sont perceptibles. Elle s’installe ensuite à Athènes où elle donne des cours de photographies à des adultes réfugiés afghans. Elle aide également une association « qui essayait de redonner une routine scolaire à des enfants réfugiés qui vivaient dans un squat, aujourd’hui démantelé. »

Photo Mathilde Guiho

« Son rapport frontal au réel lui amène une place assez étrange, presque de preuve, de vérité absolue.»

Mathilde Guiho, photographe

Des mains : des mains qui tiennent un oiseau, qui touchent un mur du bout des doigts, qui se tendent vers le ciel, qui effleurent la peau, qui pointent du doigt, qui se tordent, qui dansent. Des textures qui s’enchevêtrent : la pierre, la peau, les tissus, l’eau, les reflets. Une atmosphère paisible se dégage des photographies de Mathilde. Comme un silence. Les tons sombres, puis parfois très vifs bousculent un peu. Les formats changent, disent quelque chose de l’image qu’ils découpent. L’artiste confie que son rapport à la photographie est de l’ordre de la fascination. Les premières années qui suivent ses études, elle se consacre presque uniquement à des projets personnels, afin de définir les contours de ce qu’elle souhaite faire et montrer. Pour elle, la photographie est un point de vue subjectif qui relève des choix de cadrage et de composition de son auteur. « Son rapport frontal au réel lui amène une place assez étrange, presque de preuve, de vérité absolue. » Elle travaille principalement en argentique et mélange les formats, la couleur et le noir et blanc : « cela m’offre une liberté et une spontanéité dans la prise de vue, accentue ce rapport charnel aux images mentales et l’idée de collection intime. Et puis laisser une place aux accidents, de développement par exemple, m’est nécessaire. » Son travail s’articule autour de son quotidien et de ses souvenirs. Si la plupart de ses photos sont spontanées, il lui arrive également de préparer le moment de la prise de vue. En particulier les portraits pour lesquels elle prête une attention particulière à l’environnement et à la lumière. « Je prépare un cadre pour n’avoir en tête que l’échange avec la personne photographiée. J’aime aussi que ce temps d’échange soit clair pour chacun même s’il n’y a pas de mise en scène, qu’on se dise clairement “là maintenant, on fait des photos”. J’ai besoin de couper ces moments. »

Photo Mathilde Guiho

« J’aime voir la photographie dans une forme de récit dans lequel il y a plein d’entrées, plein de strates. Ce qui m’intéresse c’est de le pousser plus loin dans les strates, d’aller vers du réalisme magique. D’interroger la forme même des images, voir même de les altérer dans leur forme imprimée, de rajouter de la matière. »

Mathilde Guiho, photographe

Selon la photographe, son travail se rapproche d’une fiction documentaire : « J’aime voir la photographie dans une forme de récit dans lequel il y a plein d’entrées, plein de strates. Ce qui m’intéresse c’est de le pousser plus loin dans les strates, d’aller vers du réalisme magique. D’interroger la forme même des images, voir même de les altérer dans leur forme imprimée, de rajouter de la matière. » Le rapport au corps et celui de la déambulation sont des thèmes importants dans son travail. « Peu à peu se dessine un récit qui prend la forme d’un onirisme banal, un réalisme magique dans lequel un paysage est une peau et une peau un paysage. » Cela étonne peu lorsqu’elle révèle désirer, à l’avenir, travailler avec des compagnies de danse. Et quand elle évoque l’avenir, il s’annonce très riche et diversifié : « J’ai plusieurs projets pour lesquels j’attends des réponses incluant, dans le désordre : des huîtres, de la danse, la Grèce, de la vidéo, du son et des personnes âgées. Tout est un peu en attente alors je ne peux rien annoncer, mais j’ai hâte que des projets puissent enfin se mettre en place ! ». Les genoux rouges, son exposition interrompue par le covid-19 laisse déjà entrevoir les nouveaux espaces que l’artiste explore. Les photos en noir et blanc sont additionnées de brins de laine, de peinture rouge, parfois par petites touches, parfois totalement englouties sous la couleur. Mathilde a récemment fait l’objet de plusieurs articles dans des revues spécialisées dont Fisheye Magazine, revue consacrée à l’actualité mondiale de la photographie, en novembre. Elle travaille également en ce moment sur une série pour la communication 2021 du Théâtre Francine Vasse de Nantes.
Artiste à suivre de près, donc.

Pauline Demange-Dilasser

Pauline Demange-Dilasser

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